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écrivain suivant : Nicolas  KURTOVITCH
 

Claudine JACQUES

Littérature


Née à Belfort, Claudine Jacques arrive adolescente en Nouvelle-Calédonie et s’y enracine profondément.

Après avoir dirigé un Centre de formation professionnelle, elle cesse toute activité en 1994 pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Membre fondateur de l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie (1996) et actuelle présidente, elle créé en 2002 le Festival de la Bande dessinée de Boulouparis BD Folies qu’elle préside depuis, puis en 2008 l’association ‘‘Écrire en Océanie’’ destinée à promouvoir par le biais du magazine littéraire Episodes la littérature du pays.

D’autres infos sur le blog :
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Roman
LA CHASSE
NOUMEA MANGROVE
Extraits
L’âge du perroquet banane – Editions Herbier de f
Saison morte 2028
Saison morte 2028

Un cri traverse l’air crépusculaire, puis un autre, un hurlement de peur, d’angoisse, de solitude. J’y suis habituée et pourtant je n’arrive pas me défaire de ce haut-le-corps qui me saisit à chaque fois et me bouleverse. Je murmure, pour moi-même : « Misérables, nous sommes misérables ». Et je me tords les mains. Me revient en mémoire un verset ancien, lourd de ténèbres où il est dit « Le soleil devint noir comme étoffe de crin. », ainsi je compatis à toutes les peurs anciennes liées aux éclipses et à l’abandon. Nous revivons ici la même histoire, la même angoisse dévorante, à une exception près, notre descente aux enfers n’est pas terminée. Alors je marche tout autour de la Bibliothèque, sous le ciel gris, plus gris lorsqu’il pleut, moins gris lorsque le soleil, ou ce que nous imaginons du rayonnement solaire éclaircit cette couverture suspendue au-dessus de nos têtes, mais toujours ombreux, indéchiffrable, fermé. Je marche doucement, je fais attention à mes muscles, à mes os, à mon allure aussi que je veux élégante, paraître, paraître encore, non pas jeune, mais digne dans mon corps sec. Il faut que je tienne, je ne peux admettre ma fin sans croire qu’il existe autre chose autour de nous que cette mer de boue brune qui bouge en lents mouvements souples et fait craquer parfois la croûte qui la maintient, qui la contient.

La crainte de disparaître avant le retour du Bleu m’obsède. Le jour est à peine moins sombre que la nuit, et pourtant nous savons tous désormais qu’il fait nuit. À cause des cris qui continueront de-ci, de-là, jusqu’à l’appel strident des coqs de Sifilet. Il dit qu’ils ont gardé en eux le respect des matins et je les aime pour ce rappel des temps d’avant le Grand désordre. Nous ne les mangeons pas, nous les vénérons presque. Ne sont-ils pas, avec leurs femelles et le dernier couple de perruches de la chaîne, les seuls volatiles qu’il nous reste sur ce lambeau de terre. Une chauve-souris avait survécu, et je m’étais attachée à ce petit animal roux et complaisant mais elle a disparu. Une nuit. J’ai voulu croire qu’elle m’avait quittée, comme ça, pour aller voir ailleurs, moi qui aimerais tellement savoir ce qu’il reste de vie ailleurs, mais Sifilet a retrouvé sa peau découpée non loin du poulailler. Ce signe n’a trompé personne, depuis ce jour nous nous protégeons des Êtres sans mémoire, Api a posé ses ruches devant les portes et les fenêtres de la Bibliothèque et habitué les abeilles à notre odeur. Je ne sais pas si ce sera suffisant.

Le toutoute retentit, c’est l’heure du couvre-feu. Je vais rentrer dans notre sanctuaire, notre prison, notre refuge, et espérer le sommeil. S’il ne vient pas, je redescendrai jouer aux cartes ou aux échecs avec les autres insomniaques, ou bien l’un d’eux aura le tact de partager ses connaissances, ses lectures ou ses pensées afin que cette nuit s’écoule sans trop nous faire de mal. J’entre et je sais qu’ils m’attendaient à des petits riens qui marquent leur soulagement. Reo et le roi des abeilles ferment les portes derrière moi, posent les barres de bois, le Gardien des légendes me sourit, Yin-aux-yeux-bridés arrête un instant de mâchonner son crayon et les autres lisent ou écrivent sur les petites tables patinées par les travaux d’élèves des Êtres sans mémoire, ils ont à peine levé la tête et pourtant ils sont apaisés par mon retour. J’entends des bruits de voix dans le grand escalier, les enfants aussi m’attendaient. Nous sommes au complet. Neuf sages, deux enfants. Tout va bien. Moi aussi je respire ou je soupire, je ne sais plus la différence qu’il y a entre ces deux actions, je regarde tout autour de moi les ors et les bois de la grande salle, le plafond en stuc, les vitraux sombres qui diffuseront un jour des couleurs d’arc-en- ciel quand le soleil reviendra, j’y puise ma force dans les odeurs d’encre, de papier et de cette moisissure que nous flairons, que nous détectons. C’est notre travail quotidien, palper et nettoyer les livres, page après page. Nous les posons sur la longue table en houp réservée au Conseil. Nous les effeuillons lentement, avec l’attention d’une mère pour son nouveau-né, ils sont notre dernière richesse, la seule qui nous parle encore de notre passé.

Jadis, le Gardien des légendes hôle, rapace nocturne à aigrettes grises, bien avant les temps d’avant le grand désordre, Déesse lactescente et Dieu lumineux, beaux et facétieux jeunes gens, s’essayaient sans cesse à un jeu de cache-cache dans le bleu infini de la nuit.

Ce n’étaient que les prémices érotiques et charmantes d’une passion qui devait durer toujours. Ils savaient tous deux qu’ils se rencontreraient et s’étreindraient et le sachant s’amusaient encore plus à se chercher et à se fuir. De leur amour absolu et coquin naquirent des étoiles toutes plus brillantes les unes que les autres qui peuplèrent le ciel vide comme autant de témoignages de félicité. C’est fini.

Titew est resté sur les marches de l’escalier monumental, il tient Lucia par la main. Cet enfant est le fils de mon fils, il a le regard attentif et transparent qu’avait son père, aussi léger qu’une étoffe posée sur les êtres et les choses mais parfois pénétrant comme une épée qui les transperce, voleur de matière, grappilleur d’âme et d’instants qu’il conserve en lui, qu’il partage sans doute avec Lucia.

La dernière fois que j’ai vu mon fils, il était dans le troupeau des Êtres sans mémoire, l’œil éteint, il revenait de la chasse et si ses autres compagnons vociféraient, lui restait muet, accablé. Il est passé près de moi sans me reconnaître, j’avais, instinctivement ouvert les bras pour le saisir. Melanëng m’a retenue, à moins qu’il ne m’ait soutenue tant la douleur de voir mon fils aliéné m’avait affaiblie. Lorsque je suis rentrée à la Bibliothèque ce jour-là, Titew avait écrit son premier mot, assis sur le carrelage noir et blanc de la grande salle. J’y ai vu un signe, je me suis jurée de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour rendre leur dignité aux Êtres sans mémoire. Il faut dire qu’à ce moment là nous ne les craignions pas encore. Ils étaient juste différents. S’étaient regroupés, les hommes et quelques femmes aux limites de la montagne aux cerfs, les femmes sauvages et leurs enfants dans la vallée, près de la mare infestée. Nous avions mis en place un recensement d’urgence, les survivants du Monde gris étaient au nombre de 453, 192 hommes, 223 femmes et quelques enfants, dont nous n’avions pas eu le temps de vérifier le sexe. Reo, au risque de sa vie, a tenté plusieurs fois d’affiner ces résultats et l’Auteur inconnu chargé de sa table d’écriture, de ses plumes et de ses encres, s’est déplacé avec lui pour l’y aider, ils n’ont obtenu qu’un succès relatif. C’est à cette époque qu’ont commencé, le troc sur le radier –les femmes sauvages apeurées et leurs herbes, leurs tubercules et leurs pousses de fougères, les chasseurs et leur viande rassise et malodorante–, le rapt des jeunes filles et leur viol collectif. Des enfants sont nés de ces unions brutales, et nous avons espéré ou voulu croire à la Providence, mais ils ont le regard vague de leurs mères, des malformations dues aux sols contaminés, aux gaz qui s’en échappent, et déjà l’instinct de la douleur et de la dissimulation. Nous ne saurions dire avec exactitude le nombre exact de cette population, beaucoup de nouveaux-nés sont morts, faute de soins. Toutes ces années d’écoute et d’attention, pour quoi ? Titew va avoir quatorze ans et nous avons si peu progressé. Que puis-je lui donner de plus que ces livres que nous mangeons, que nous dévorons chaque jour, que ce goût pour la beauté, l’esprit, la morale ? Nous avons tout organisé autour du savoir et cet enfant connaît infiniment plus de choses que n’importe lequel d’entre nous à son âge, pourtant une question m’obsède, que deviendra-t-il après notre mort ? Quelles armes –autres que celles de la Science, des Arts ou de la Littérature– devons-nous fourbir pour sa défense ? Comment lutter contre l’ignorance et la barbarie ? Il sait déjà qu’il devra se protéger et protéger Lucia. Il ne sait pas encore que nous sommes impuissants.
L’âge du perroquet banane - Ed. Herbier de feu
Présentation critique par F.Ohlen, éditeur

Si l’on est, à brûle-pourpoint, sommé de dire pourquoi l’on aime, on serait tenté d’écrire : parce que c’était lui (le livre), parce que c’était moi… Mais que dire s’il fallait, à toutes forces, expliquer quand même, mettre à nouveau des mots sur des mots pour justifier son choix ?

Certains livres sont bien plus que des livres. De petits vaisseaux pour nous divertir et tout oublier, l’espace d’un bref récit, copies conformes d’autres livres qui ne nous laissent au bout du conte, rien en travers de la gorge et du cœur. Mais certains, plus rares, plus ambitieux aussi, sont des mondes en soi, des écologies qui nous hissent, hors des clichés et des situations convenues à des états supérieurs de conscience.

 

Il était une fois un âge sans mémoire, une ère de buée et de boue, où les derniers hommes, au chevet des derniers livres, essaient de se souvenir du soleil. Un cataclysme est venu effacer l’ancien monde. Le ciel s’est obscurci. Tout baigne dans un perpétuel demi-jour. N’y subsistent que des lambeaux d’humanité réfugiés dans les grottes ou les cimes. Les uns, frêle communauté bien décidée à survivre et à transmettre les valeurs éternelles avant le retour du Bleu ; les autres, divisées en sectes et factions, obsédés par leur faim de pouvoir et leur faim tout court.

 

Comment recommencer ? Comment fonder une société qui ne soit pas vouée à sa propre dévoration ? Suffit-il de noter les rêves des hommes, de ressasser les mythes, de former les enfants, devenus le véritable enjeu de ce monde en sursis, pour éviter que ne renaisse l’arbitraire ? Sommes nous condamnés, tels des perroquets maudits, à répéter les mêmes erreurs ? L’Art et la Science sont-ils à jamais impuissants face à la sûre montée de la haine et de la barbarie ?

 

Telles sont les belles questions que pose, « voyageur de l’impossible », le livre de Claudine Jacques.

 

Frédéric OHLEN

L'Âge du perroquet banane
Présentation critique par Dominique Jouve, Responsable du département Lettres à l’Université du Pacifique

Claudine Jacques ":combattre l'oubli et la désespérance"

 

C'est un livre fascinant, aux sens multiples, une histoire qui est peut-être le roman d'une nouvelle ère.

L'auteure entre dans le temps du Rêve : une bibliothécaire en qui le devoir de mémoire s'allie au souci de fonder un monde meilleur sur la culture, le savoir  et le goût de la beauté, va subir les épreuves des femmes: perdre son fils et son petit-fils, voir l'enfant qu'elle a éduqué et entouré d'amour se révolter contre elle et entrer dans le monde des hommes, celui du pouvoir et de la violence :"les femmes doivent être soumises , c'est leur rôle", déclare-t-il, avant de détailler son programme politique, qui trahit l'idéal humaniste de son éducation :"J'ai le savoir. Et je m'en servirai. Je choisirai l'élite qui le méritera. Pour les autres, je cultiverai leur amnésie."

Nous sommes en 2038, l'âge du perroquet-banane ( quel humour dans les explications  de l'épigraphe!), dix ans après " le grand désordre: un tsunami a réduit l'humanité à une poignée d'êtres survivant autour de la montagne épargnée où se dresse la bibliothèque habitée par neuf vieux sages et deux enfants.

Bien sûr, on peut soutenir u'il y a là une vision tragique de la Nouvelle-Calédonie, d'aujourd'hui autant que de demain; ou encore du Pacifique dans son entier. Mais le sous-titre " parabole païenne" nous invite à lire autant l'avant que l'après. Les pratiques cannibales des êtres des Cimes, les peurs et les maladies de ceux des Plaines, le redoutable matriarcat de l'obèse nous ramènent peut-être à l'origine de l'humanité. Le gris persistant serait celui du Chaos originel. Les sages rassemblés tiennent encore réunis les savoirs traditionnels aujourd'hui fragmentés des Aborigènes, des Asiatiques, des Maoris, des Polynésiens. Les légendes et les mythes du monde habitent l'eprit Melanëng " l'ancêtre unique, la somme de tous les totems". Il parle par la bouche de la bibliothécaire, non parce qu'elle les a appris dans des livres, mais parce qu'en elle se mêlent amoureusement le masculin et le féminin, la science moderne, la raison et les savoirs traditionnels, leur puissance spirituelle, l'intuition des artistes.

En ce sens, ce livre est bien une parabole, un récit allégorique à visée spirituelle : il nous raconte l'origine du mal et des maux dont nous souffrons aujourd 'hui  : le rejet de la mère, la violence faite à la Terre et aux tabous, les colères de dieux belliqueux et querelleurs, l'inceste, le viol. Les légendes annoncent ou redisent dans un langage symbolique les épisodes de tension, de douleur, d'espoir aussi. La narratrice-bibliothécaire recherche le sens de sa propre quête :"Je ne sais pas ce que tout ça veut dire, où est le sens? Qui sommes-nous? Qu'allons-nous devenir?" et met l'amour, le respect au centre de toute vie. Cependant elle semble contrainte de devoir survivre dans le mana de l'Homme féroce qui va la dévorer : "c'est ainsi que je coloniserai sa mémoire". Cette parole terrible nous interpelle : pour résister, pour célébrer la vie malgré les douleurs, faut-il accepter que la libération de l'humanité en passe par la barbarie?

L'Âge du perroquet banane, Ed. l'Herbier de feu.
Présentation critique par Marc de Gouvenain, Editeur, Actes Sud.

Claudine JACQUES : L’Âge du perroquet-banane,  parabole païenne. L’Herbier de Feu éditeur.

L’inquiet, l’inquiète, ont la particularité de n’être jamais assouvis. Le pire cataclysme passé, à nouveau ils appréhendent.

Dans ce roman allusion au poisson coloré qui ternit au sortir de l’eau, le pire s’est produit : la vague immense a tout balayé, hormis quelques humains réduits à en constater l’horrible résultat, porteurs d’imprécis souvenirs qu’ils s’efforcent de conserver, convaincus qu’un peuple sans mémoire n’a point d’existence et que la dignité seule permet de vivre.

Certains terriens ont des apocalypses faites de rocs qui s’éboulent et de poussière. La vague immense, elle, hante les cauchemars des peuples insulaires. Habitante des confettis du Pacifique, Claudine Jacques l’a mise en écriture, cette fin que savent déclencher certains vieillards des contes océaniens.

Tout est boue sous un ciel gris, on ne reconnaît plus aucun paysage, c’est la Saison morte, première partie d’une histoire dont les protagonistes se nomment Abô, l’Ecclésiastique, Titew, Réo, l’Auteur, Melanëng gardien des Légendes et quelques autres dont surtout la narratrice, bibliothécaire de son état, chargée d’écrire, seul antidote au néant.

Au-delà des membres de ce premier cercle dominant parce qu’il a le pouvoir de l’intellect et du souvenir, errent dans des paysages imprécis les Etres sans mémoire, respectueux, pour un temps, de ceux qui parlent et se souviennent. Bientôt viendra le Temps des territoires , tant il est peu certain que la culture pourrait être un rempart contre la barbarie. Tant il est avéré que la violence n’a que faire des rêves d’humanité, des utopies d’intelligence.

De La Guerre du Feu, à Sa majesté des mouches, le lecteur peut procéder à des associations. Elles n’enlèvent strictement rien à la qualité d’un texte qui a choisi d’autres registres pour progresser. Et en particulier l’usage de la première personne, un « je » présent, très crédible, auquel Claudine Jacques ne nous avait pas habitués dans ses précédents livres.

« Je » est ici la Bibliothécaire, celle qui pose par écrit, mais aussi celle qui s’inquiète du devenir de cette petite communauté devenue germe d’un monde. Elle est aussi grand-mère d’un garçon survivant qui, par son désir d’indépendance, pose la question du comment vont évoluer les jeunes générations : dans la violence sans doute, dans l’oubli de règles anciennes certainement, alors que sans le savoir il imite les plus anciens incestes fondateurs. « Je » est aussi une femme attachante, avec encore quelque désir, la volonté de toucher un corps d’homme, le pouvoir de ranimer une pulsion, sinon d’amour du moins de bien-être charnel.

A la première personne donc, elle raconte le quotidien angoissant autant que les mythes conservés, ceux qui parlent de frère et sœur, de père et mère, de très peu d’individus auxquels revint le soin de créer le monde des îles du Pacifique, les plages et les fleurs, les arbres et les bêtes, les pierres et la pluie. En leur temps ces êtres réalisèrent une genèse, peut-être une nouvelle est-elle possible ?

Mais au-delà des murs gris faiblement protecteurs, les menaces rôdent. Les Etres sans mémoire fécondent des avortons, composent des clans, initient des guerres, pratiquent le massacre, lancent en somme l’autre mythologie des humains, celle qu’on n’ose jamais trop voir, trop dire, la destructrice, la mauvaise.

Débute alors l’Age du Perroquet-banane, dernière partie de cette « parabole païenne ». On compte déjà des morts parmi les sages, la Bibliothèque n’est que gravats. Un pouvoir extérieur s’est instauré, veule, invoquant le sacré et suscitant les traîtrises. Le Mal se rapproche du Bien. Agenouillée telle une captive dans l’arène face au monstre, la Bibliothécaire raconte encore, attend une mort qui abolirait l’inquiétude. Et pourtant, un grand pan de bleu paraît maintenant à l’horizon boueux – est-ce un dernier rêve ? Claudine Jacques nous donnait régulièrement des fins tragiques, celle de ce roman offre un possible espoir. Celui que l’Ecrivain se doit de nourrir dans les conditions de notre monde.

 

       Marc de Gouvenain 7/11/03

L’Âge du perroquet-banane, Ed. L'Herbier de feu
Conférence des historiens du Pacifique. Dominique Jouve. Transcultures EA 3327

Les grands romans du XIXème siècle nous ont habitués à penser que l’histoire, dans ses dimensions politiques, sociales, économiques, est un élément obligatoire du roman. On a souvent considéré ces romans comme un reflet, un document, invitant à lire dans Balzac l’analyse et la présentation des transformations de la société française après la Révolution et l’épopée napoléonienne. Telle est en particulier la lecture de Georges Lukacs. Cependant, le romancier, penseur à part entière, n’est pas seulement un « écho sonore » de la société, il en fait émerger une nouvelle conscience, et en cela, il « fabrique » l’histoire. L’historienne Mona Ozouf a étudié dans un livre récent consacré au XIXè siècle[1] comment un certain nombre d’œuvres romanesques de 1802 à 1893 environ pensent l’histoire. Ce verbe est ici un terme fort car, écrit-elle

 (…) le roman n’est pas seulement l’expression de la société, mais il peut en paraître comme la fabrication, surtout s’il s’agit d’étudier une transaction entre le monde ancien et le monde nouveau.

Ce mouvement est la rupture avec l’Ancien Régime, bien sûr, mais aussi avec la Révolution, il s’affirme dans le « consentement aux transactions obscures et aux compromis incertains ». On le voit, il ne s’agit pas d’un savoir objectif mais d’une visée de l’intérieur, ce qui permet de rendre sensible grâce à l’évolution d’un personnage une nouvelle donne dans les mentalités.

La problématique d’une transition, d’un passage entre un monde révolu et un futur en gestation nous a paru pertinente pour la Nouvelle-Calédonie actuelle ; c’est pourquoi nous avons choisi d’étudier la vision de l’histoire dans les trois romans de Claudine Jacques[2]. Mais quel contenu donner au terme « histoire » ? Nous passerons de l’histoire politique (les « événements » de 81-88) à l’histoire sociale, avant de nous interroger sur la portée philosophique de  L’Âge du perroquet-banane qui se donne pour un roman d’anticipation.

 

Sous un titre métaphorique, Les Cœurs barbelés, Claudine Jacques a voulu étudier les relations entre Caldoches et Kanak, à travers le prisme particulier d’une histoire d’amour impossible entre une institutrice calédonienne et un ingénieur indépendantiste kanak très impliqué dans les luttes des années 1980-88. De plus l’accession des Nouvelles-Hébrides à l’indépendance forme un contrepoint et un arrière plan qui pourrait préfigurer l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, du moins dans la première partie du roman. Le livre n’est en rien une chronique des différentes manifestations, des barrages, des exactions et des violences de cette période; en revanche, les événements historiques apparaissent en toile de fond, pour souligner la portée générale de la vie des deux héros, choisis pour exemplifier les deux communautés. Il ne suffit pas d’examiner les relations sentimentales des deux personnages pour saisir la vision que Claudine Jacques se fait de l’histoire. En effet, les actions collectives auxquelles se consacre Sery ne semblent pas le transformer : il reste tout à fait sexiste et même machiste. La lutte pour la libération du peuple kanak n’a aucun effet sur l’évolution de ce militant dans ses relations amoureuses ; la jeune femme, Malou, qui ne s’intéresse pas à la politique, entreprend une démarche pour se trouver et s’affirmer, mais cela reste un chemin individuel. En quelque sorte l’Histoire passe, indifférente au sort des humains, c’est une sorte de Fatum en marche.

Comment la romancière représente-t-elle ce mouvement ? Elle a recours à des documents qui sont insérés en italiques dans le texte de fiction, selon un procédé inventé par le roman américain du début du XX siècle. Ces passages sont des textes authentiques, comme un poème de Déwé Gorodé[3], un de Frédéric Ohlen[4] ou encore la présentation de Mélanésia 2000 par Jean-Marie Tjibaou[5]. On peut lire d’autre part des articles de journaux et des textes fictionnels dus à la romancière, qui fait parler un condamné du Camp Brun ou encore Ataï.

Les textes en italiques sont le plus souvent personnalisés car un narrateur-témoin compatissant dirige le point de vue, par exemple pour raconter l’assassinat de « Pierre, martyr blanc ». Les événements sont donc vécus par une sensibilité. Se distinguant par l’emploi des italiques de la fiction avouée comme telle, ils ont certes un poids de véridicité. L’auteure désigne directement qui parle  (Moi, Ataï, écrit-elle) ou choisit un détail qui permet l’identification. Elle n’hésite pas à condenser en un seul texte la mort d’Yves Tual et celle d’Éloi Machoro, et à imaginer un dialogue cynique au Haut Commissariat. En effet, la romancière ne construit pas un discours scientifique sur l’histoire, elle ne cherche pas à discriminer les causes proches et lointaines, à démêler les responsabilités des uns ou des autres à partir de documents d’archives. Elle se tient au niveau d’une conscience commune qui souhaiterait voir toujours les deux cotés des choses, et plutôt « souffrir avec » que mettre à distance pour connaître. La vérité romanesque est alors de l’ordre de l’émotion intime et de la compassion.

La romancière a choisi de commencer son récit en 1980, à mi-parcours entre Mélanésia 2000 et le début des « événements » (1984), et au moment de l’indépendance des Nouvelles-Hébrides. Le texte en italiques qui évoque cet événement est intitulé « Exil – 1980 et après…surtout ». Ceci est révélateur de sa vision de l’Histoire : l’indépendance des Hébrides n’est représentée que par la douleur d’un vieux colon, qui regarde sur le mur de sa nouvelle habitation une tapisserie de Pilioko évoquant « le saut du Gaul », un moment privilégié de la vie coutumière du Vanuatu. Il y a une double diffraction par rapport à un discours historique : d’abord le passage par l’œuvre d’art, qui manifeste un engagement de la sensibilité de l’artiste, et ensuite par l’émotion du vieux colon, voué à l’exil, aux larmes, aux souvenirs. La beauté et la pureté du monde appartiennent à un passé révolu, on ne peut qu’entretenir son souvenir. L’histoire triomphale n’existe pas, il n’y a pas de Progrès, le changement ne produit qu’exil, souffrance, nous sommes tout proches de certains passages de la Bible, où la réalité historique (exode, tribulations des tribus juives etc.) est interprétée en termes de séparation, d’exil de Dieu et où le sens est formulation d’une perte.

Cette mise en scène est, il faut le souligner, une reconstruction a posteriori, puisque le roman a été écrit en 1997-1998, après que l’on a pu constater l’effondrement de l’économie du Vanuatu. Un point de vue rétrospectif sur l’histoire autorise ici une vision tragique de l’humanité tout entière.

Il ne s’agit donc pas de mêler au roman des fragments de réalité dont témoigneraient des textes authentiques dans un projet unanimiste, mais plutôt de faire résonner l’événement à travers des consciences (l’envers du journalisme, donc) et de souligner le caractère exemplaire des héros pris dans une histoire énigmatique. Il ne manque pas non plus à l’esthétique de la tragédie ces deux composantes que sont  l’ironie et le renversement : la deuxième partie du roman s’intitule « Un si grand amour » alors que Malou va inexorablement marcher vers l’affirmation de sa liberté et la rupture.

La composition du roman accorde une large place aux éléments précurseurs. La première scène se déroule à Nouméa à la fin d’une manifestation, suivie d’affrontements avec les forces de l’ordre. Manifestations et contre manifestations se succèdent en arrière fond des relations entre Sery et Malou. Les scènes de brousse font de multiples allusions aux troubles : les armes circulent, les terres sont revendiquées, des hommes en cagoule tuent du bétail, mettent le feu aux habitations. Cependant, il ne s’agit pas là encore d’analyser des causes, de rechercher les origines du conflit mais de donner des signes. La violence des relations intercommunautaires fait que le bonheur est interdit dès qu’on sort de sa communauté. Les destins n’autorisent pas les couples mixtes à vivre heureux. L’amour de Sery et de Malou ne résiste pas à l’égoïsme de Sery, à ce qu’il croit être la définition du mâle. En contrepoint, le frère de Malou a épousé une jeune femme mélanésienne. La tension entre les communautés le contraint à rejoindre la famille de sa femme, elle-même en butte à l’hostilité en tant que métisse : l’intolérance est de tous les bords.

La réflexion sur les luttes entre Kanak et Caldoches semble amener la romancière à constater une impasse : écrivant en 1997-1998, elle considère que les fractures de la société calédonienne étaient irrémédiables vers 1980-85, elle semble émettre un doute sur la possibilité du changement ; les cœurs restent «  barbelés », ils recèlent trop d’âpreté, de haine, de violence, l’espoir de réconciliation est rejeté du côté du rêve. C’est l’amante kanak de Sery qui porte l’attaque la plus dure contre le machisme de Sery :

À l’heure de la paix, quand des hommes de bonne volonté se serrent la main et inventent, malgré les différences, un avenir multiracial, toi Sery, tu restes prisonnier de tes a priori et de tes complexes… tu nous rabâches l’histoire du colonialisme… tu es…tu es (…)

 Ré-tro-gra-de. (…)

En théorie tes idées sont magnifiques mais tu es bourré de contradictions. J’ai lu ton dernier tract, c’est une chance pour l’indépendance de ce pays que les différentes ethnies soient avec nous etc. (…) Mais dans la pratique, dans ta vie de tous les jours, tu es bien loin de ce beau discours. Tu as fait payer à Malou toutes tes rancœurs. Tu as voulu l’asservir. [6]

Malou s’enfuit de Lifou et ne retrouve sa liberté de femme que par le sacrifice de son fils, qu’elle donne à un Sery repentant. Cette fin triste montre que la voie politique ne résout pas les problèmes, elle tend à nous faire mesurer le fossé entre les intentions ou les désirs d’amour et de partage et les réalités : les hommes restent modelés par leur histoire, par leur éducation et ne parviennent pas à franchir les barbelés qui séparent Kanak et Caldoches, comme les barbelés délimitent les « stations » conquises sur les terres kanak. Cependant, il n’est pas interdit d’espérer, surtout grâce à la solidarité et à la lucidité des femmes. Va-t-on trouver dans le deuxième roman de Claudine Jacques des pistes qui mènent au bonheur?

L’Homme-lézard est un roman beaucoup plus discret quant aux événements qui font l’histoire contemporaine, car il fait passer le témoignage social au second plan par rapport à une réflexion éthique. On repère une allusion à la maladie du bananier « Bunchy top » qui a frappé la Nouvelle-Calédonie en 1997-98, ce qui contribue à dater le roman, à l’inscrire dans une temporalité objective, de même que les affrontements de l’Ave Maria. Par un artifice simple (les personnages écoutent la radio), nous apprenons les violences qui mettent aux prises la communauté wallisienne de l’Ave Maria et la tribu kanak de Saint-Louis. Voilà qui authentifie la fiction racontée. L’histoire est alors présente avant tout par sa violence aveugle : à cette occasion, c’est la pure et tendre Mandela qui est tuée, tandis que son frère Enok reçoit une balle qui le laisse à jamais paralysé. La mort de Mandela est le sacrifice de l’agneau sur l’autel d’une Histoire faite de haines déréglées. Une fois de plus, la romancière présente une vision tragique de l’Histoire, qui impose deuils et sacrifices aux innocents. Cependant, la trajectoire d’Enok nous indique la voie d’une rédemption. Ayant expié ses fautes diverses par son incarcération pour un crime qu’il n’a pas commis, il trouve la sérénité dans la sublimation artistique, le don de soi (par son rôle comme animateur à la prison) et sa vie de famille avec Luisa. Mais c’est sans doute Luisa qui porte le sens du roman : parce qu’elle a donné une fille à Enok, parce qu’elle « ne [l]’a jamais laissé tomber », parce qu’elle l’a aimé plus qu’il ne l’aimait, il y a une réparation possible, et c’est la puissance maternelle dans le personnage féminin  qui porte cette espérance.

Il faut remarquer que la violence des fusils n’est que la manifestation la plus définitive d’une violence globale de la société. C’est ce point qui est représenté avec sensibilité et lucidité par la romancière. Elle a placé son intrigue dans le décor d’un squat où se retrouvent des êtres que l’évolution sociale a marginalisés. Enok, le sculpteur kanak devenu alcoolique et violent, Mandela sa sœur, serveuse dans un snack et à qui le destin refusera la reprise de ses études, Luisa que son concubin, un gendarme, a abandonnée avec quatre enfants. Même Lewis (dit Siwel, on encore Tash) qui trafique le cannabis, et atteint son but (se retirer sur une « station ») sera rattrapé par sa haine et se pendra. Erwann n’est pas fondamentalement mauvais, et pourtant, malgré sa jeunesse il a déjà connu la prison : « excès de vitesse, vol, recel, bagarres, ivresse ? Son palmarès était assez impressionnant. »[7]Nassirah, enfin, a été abusée à plusieurs reprises par son père…Tous les personnages (sauf Mandela) sont des « misérables » dans le double sens de Victor Hugo : dignes de compassion, flétris, abîmés et aussi en proie à la haine,  au ressentiment. Seules quelques femmes luttent comme elles peuvent contre une destinée sordide ; quant au vieux sage, « blanc et sorcier à la fois », il ne peut pas grand chose pour enrayer le mécanisme impitoyable du destin.  Une des origines de cette misère matérielle et spirituelle est pointée du doigt : le désœuvrement des jeunes, leur manque de formation, le non-respect des anciens qui les prive de repère, et toujours la haine et la violence, qui s’emparent d’eux quand l’alcool déchaîne les démons intérieurs :

 C’est vrai que beaucoup ne foutent rien. Ils ne donnent même pas la main pour les travaux des champs. On dirait qu’ils ne sont plus dans le monde réel. Alors ils se retrouvent entre garçons, c’est reggae, cannabis, kaneka, Number One et Poppers. Sortis de là, y a plus rien ! Et puis, c’est le cercle infernal, aucune fille ne veut de ces garçons-là. Il y a comme une sorte d’aigreur qui pousse au pire. [8] 

De ce point de vue, le roman donne vie à un fragment d’histoire sociale : c’est le sort des marginaux, des laissés pour compte, que la société nantie abandonne à leur désespoir, leurs échecs, leurs conduites suicidaires. Mais il s’agit moins de délivrer une leçon sur l’état de la société que d’inscrire dans le contemporain les obsessions personnelles de la romancière, une vision tragique de l’existence humaine, marquée par la faute, par la violence, la déchéance, et par la recherche d’une rédemption par le sacrifice.

La marche du roman permet à un personnage d’être sauvé : au-delà des viols, des morts, du suicide, Enok retrouve un sens à sa vie, mais il a fallu que la romancière sacrifie Mandela. Claudine Jacques nous présente donc un monde sans loi mais où s’accomplissent des destins inhumains, indifférents aux souffrances des innocents. La justice veut retrouver celui qui a tué le père incestueux de Nassirah, maître-chanteur de surcroît. Par deux fois, elle se trompe de cible et s’en contente. Lewis, le véritable meurtrier paiera tout seul son crime, en proie à ses démons personnels. Si Enok expie, c’est une dette qu’il reconnaît intérieurement: ses caillassages et son ivrognerie, et plus tard sa responsabilité dans la mort de sa sœur. L’institution judiciaire est donc toujours à côté de la vérité… En cela, la romancière exprime les carences, les désordres d’une société que les accords politiques ne réussissent pas à réguler. Elle est la mauvaise conscience de l’époque. Alors que l’autosatisfaction habite les discours politiques au moment de la signature de l’Accord de Nouméa, la romancière en revanche pointe du doigt le refoulé, les misères que chacun profère oublier ou passer sous silence. Les personnages réunis par cette histoire constituent bien un ensemble pluriethnique et pluriculturel,  mais leur devenir est sombre. Si le présent est tragique, l’avenir offre-t-il un espoir ?

C’est la question qu’on peut se poser en ouvrant le troisième roman, L’âge du perroquet-banane, Parabole païenne, qui se situe résolument dans l’anticipation. L’argument du roman peut se résumer ainsi : en 2028, dix ans après « le grand désordre »,  règne le gris mais une poignée de sages entretient le désir d’un retour du bleu, de la lumière. Quand ce changement d’âge advient, c’est pourtant la désunion parmi les sages (un a trahi, un autre est mort dans des conditions atroces, un autre s’est évanoui) et l’échec pour leur groupe : le petit-fils de la bibliothécaire préfère régner dans le monde souterrain de l’Obèse, tandis que la bibliothécaire va être dévorée par le chef du groupe cannibale des Cimes. La question posée était « comment lutter contre la barbarie et l’ignorance ? » (Page 24) ; la réponse semble négative : on ne peut pas, sauf à parier sur une résistance de l’intérieur.

Comment ce roman dit-il l’histoire ? Il faut d’abord s’intéresser aux dates : en 2018, d’après la romancière a lieu «  le grand désordre ». Or c’est précisément à cette date qu’aura éventuellement lieu le troisième et dernier référendum sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Une interprétation simple consisterait à dire que la fable du roman nous montre ce qui se passera après ce référendum, et puisque dans le roman tout lien est rompu avec l’Europe et même les autres îles du Pacifique, ce serait donc l’indépendance, ou plus exactement la séparation et l’isolement, vus comme une régression, le retour à la violence contre les faibles (rapt des jeunes filles et viols, meurtre des enfants mal formés, crucifixion de l’Ecclésiastique). Cependant, on peut également soutenir, que ce « grand désordre » est tout aussi bien une catastrophe écologique, un gigantesque raz-de-marée, qui punit les humains de leurs violences envers la nature et les sociétés du Pacifique ; le roman nous présente en effet les avertissements d’un ancien :

Il avait dit : « attention à toi, l’homme venu d’ailleurs, chez nous, si tu déterres un os tabou, tu rends la mer houleuse, si tu le touches sans respect tu appelles un cyclone, si tu jettes les os de nos vieux, tu provoques un…raz-de-marée.[9]

Cette double lecture des dates proposées doit nous mettre en garde pour l’interprétation du titre : l’âge du perroquet-banane, ce peut être le resserrement sur l’identité  avec le risque que représente symboliquement ce poisson : l’altération de la diversité des couleurs qui faisait justement le charme de l’animal dans l’eau. Ou bien l’âge du perroquet c’est l’âge du discours vide, répétitif, dépourvu de sens, et ce dans des régimes corrompus, antidémocratiques. Ces deux directions valent aussi bien pour le temps du roman (2028) que pour le temps présent. En effet, le roman d’anticipation a pour règle de présenter dans un futur fictif des tendances stylisées de notre présent, permettant ainsi de mieux saisir les mouvements de fond qui animent le présent. La stylisation est un opérateur d’intelligibilité. On voit là que la romancière a élargi son cercle de vision depuis son roman précédent : il ne s’agit plus du domaine circonscrit des squats de Nouméa, mais de l’avenir du Pacifique tout entier. Les prénoms des personnages, Api, Abô par exemple peuvent aussi bien référer à la Nouvelle-Calédonie qu’à d’autres îles[10]. Les transgressions d’hier et d’aujourd’hui nous vouent à la répétition de ce qui s’est passé depuis l’origine du monde : inceste, querelles incessantes entre l’ombre et la lumière, entre la pluie et la chaleur, entre la terre et l’océan, entre le bien et le mal, délimitation de leurs territoires…

Le schéma de tout genre narratif impose une progression plus ou moins linéaire vers la fin, un processus de changement : c’est la diégèse qui ramène la lumière (on pourrait voir là un progrès) et qui marque les étapes de la dissolution du groupe des sages : départ et trahison de Sifilet, crucifixion de l’Ecclésiastique, doutes sur l’Auteur inconnu, et surtout départ de Titew, disparition de Melanëng. Si nous constatons un échec, en revanche du point de vue des mythes racontés par Melanëng, nous remontons sans cesse vers l’origine du monde : deux vecteurs s’opposent donc dans le roman : celui de la diégèse, orienté vers la décadence, la mort, et celui du mythe, orienté à rebours par une anamnèse qui doit nous amener à accepter l’ordre des choses, immuable : le bien et le mal coexistent depuis les origines, le bien n’apparaît que dans et par le mal, entités indissolubles et indissociables, au grand dam de la bibliothécaire. Elle ne se résout à disparaître, dévorée par l’homme des cimes que parce qu’elle est portée par un espoir ultime : celui de revivre dans son « mana », malgré lui.

Comment le roman répond-il à la question posée dans l’épigraphe de Pindare : « Vas-tu inonder la terre et renouveler l’humanité en faisant naître une nouvelle race ? » Il me paraît que la romancière nous dit qu’il n’y aura pas de nouvelle race, au contraire, privés d’histoire et de mémoire, le monde est voué à la répétition du même. On assiste donc au recommencement : les survivants se regroupent en trois territoires qui vont se faire la guerre, tandis que les faibles, femmes et enfants souffriront de la violence des forts. Ceci symbolise à la fois le présent (trois provinces, des revendications foncières, le partage des femmes, la circulation des armes et des outils…) et aussi le passé de la Nouvelle-Calédonie, et des îles hautes en général.

Dans le phalanstère des sages, sont regroupés les plus nobles esprits des différentes communautés : asiatique, polynésienne, mélanésienne, européenne, et toutes les formes du travail intellectuel et spirituel : art, sciences, savoirs traditionnels sur les plantes et les animaux, aède et devin ou interprète des signes… Une rêverie étymologique sur le nom de Melanëng permet de mettre en valeur les notions de vie, d’eau souterraine, de floraison[11] ; on peut également y ajouter, d’après une langue d’Ouvéa[12], la notion d’identification, de reconnaissance, de déchiffrement. Ce personnage, qui est en fait surtout une instance d’énonciation, pourrait-il se définir comme « celui qui déchiffre les signes de l’eau souterraine, métaphore de la vie de l’esprit » ? Belle définition pour celui qui connaît tous les mythes…La fin  du roman coïncide avec la disparition de Melanëng et avec la dernière page du Livre des Légendes dans lequel les sages ont patiemment consigné tout ce qu’ils savent, est désormais caché, forclos. Le savoir et la sagesse sont donc toujours à reconquérir, mais dans ce monde fictif, à partir de rien.

J’ai tourné, hier, la dernière page de notre livre. Il n’y a plus de place pour écrire (…) Nous sommes à la fin de notre histoire. Tout a été dit. Je dois cacher le livre sacré.[13]

Dans ce nouvel âge, qu’importe que le vainqueur soit Titew ou l’Homme féroce ? Ce dont l’auteur voudrait nous convaincre, c’est de garder la mémoire, alors même que le monde qu’elle fait vivre procède du recommencement, du retour et non du progrès linéaire. En fait, la mémoire dont elle parle n’est pas seulement  le discours historique moderne, mais aussi le savoir traditionnel sur les généalogies, comme nous le révèle l’entretien de la Bibliothécaire et de l’Homme mémoire retenu prisonnier dans le royaume souterrain de l’Obèse. La clé cependant de ces savoirs, c’est le Livre des légendes : les connaissances ne sont rien sans cette clé d’interprétation, qui procède de l’amour et du rêve, comme l’exprime Melanëng. C’est donc d’une mémoire de l’interprétation qu’il s’agit, d’une mémoire de l’herméneutique, d’une mémoire de la production du sens.

Au terme de ce parcours rapide dans le troisième roman de Claudine Jacques, nous pouvons conclure à un élargissement du champ de vision de la romancière et aussi à sa complexification. Il ne s’agit plus seulement d’attirer l’attention sur les drames humains, interprétés dans la perspective de fautes, d’expiation et de rédemption. Même si l’arrière-plan religieux est perceptible grâce aux nombreuses références aux textes bibliques, c’est bien d’une parabole païenne que nous retirons une double leçon : d’abord, le rapprochement des différentes communautés est possible, mais, si l’on peut dire, par le haut, par ce que chaque culture contient de plus beau, de plus noble ; cette amitié reste cependant fragile, et même à neuf, la démocratie est difficile. Attention cependant, l’inceste, et la violence sont un malheur constant de toutes les formes de société, le goût du pouvoir justifie toutes les manipulations. C’est par les mythes, les grands récits fondateurs que les hommes peuvent trouver le plus de points communs dans le respect de la diversité de chacun. La deuxième leçon de cette parabole, c’est qu’on peut vivre sans dieu, ou sans dieux, mais qu’on ne peut vivre sans la  mémoire qui définit la culture. Ce roman nous fait donc passer du gris à l’âge de la lumière par une utopie négative pour montrer tous les drames, toutes les failles et les fautes de notre présent, et particulièrement l’absence de respect de notre terre mère, de la montagne mère, qui induit le non-respect des humains sur cette terre. Mais paradoxalement, la romancière réaffirme malgré la chute finale sa foi dans le pouvoir féminin et dans une culture qui donne sens à la vie et aux savoirs. Elle a choisi une femme bibliothécaire comme nouvelle Clio…Espérons qu’elle-même ne sera pas Cassandre, mais l’héritière de la Sibylle de Cumes dont Tarquin avait acheté les Livres sacrés interrogés par Rome aux périodes de grand danger pour la cité. 

[1] Les Aveux du roman, Gallimard, 2001.

[2] Les Cœurs barbelés, éditions du Niaouli, Nouméa, 1998, L’Homme-lézard, éditions HB, 2002,  L’Âge du perroquet-banane, parabole païenne,  éditions L’Herbier de Feu, Nouméa, 2003.

[3] Page 16.

[4] Page 86.

[5] Pages 33-34.

[6] Page 230.

[7] L’homme-lézard, op.cit. page 31.

[8]  Ibidem page 152-153.

[9] L’Âge du perroquet-banane, op.cit. page 54.

[10] Nous devons à Léonard Sam et à Claire Moyse-Faurie ces indications : Api peut être un diminutif dans la langue paicî ou encore un nom de famille en Polynésie. Abô peut aussi être un diminutif de prénom en drehu ou encore on peut y lire « aboro », l’homme en xârâcùù. Sifilet pourrait renvoyer à « Sifflet » mais avec une voyelle identique inserrée dans le groupe FL, comme c’est souvent le cas pour les emprunts dans les langues du Pacifique.

[11] D’après Maurice-Henry Lenormand, Dictionnaire de la langue de Lifou Nouméa, Le Rocher-à-la-Voile, 1999.

[12] Françoise Ozanne-Rivierre, Dictionnaire de Iaai-français (Ouvéa, Nouvelle-Calédonie), SELAF, 1984.

[13] L’Âge du perroquet-banane, op.cit. page 214.

L’Âge du perroquet-banane, Ed. L'Herbier de feu
Conférence des historiens du Pacifique. Dominique Jouve. Transcultures EA 3327

Les grands romans du XIXème siècle nous ont habitués à penser que l’histoire, dans ses dimensions politiques, sociales, économiques, est un élément obligatoire du roman. On a souvent considéré ces romans comme un reflet, un document, invitant à lire dans Balzac l’analyse et la présentation des transformations de la société française après la Révolution et l’épopée napoléonienne. Telle est en particulier la lecture de Georges Lukacs. Cependant, le romancier, penseur à part entière, n’est pas seulement un « écho sonore » de la société, il en fait émerger une nouvelle conscience, et en cela, il « fabrique » l’histoire. L’historienne Mona Ozouf a étudié dans un livre récent consacré au XIXè siècle[1] comment un certain nombre d’œuvres romanesques de 1802 à 1893 environ pensent l’histoire. Ce verbe est ici un terme fort car, écrit-elle

 (…) le roman n’est pas seulement l’expression de la société, mais il peut en paraître comme la fabrication, surtout s’il s’agit d’étudier une transaction entre le monde ancien et le monde nouveau.

Ce mouvement est la rupture avec l’Ancien Régime, bien sûr, mais aussi avec la Révolution, il s’affirme dans le « consentement aux transactions obscures et aux compromis incertains ». On le voit, il ne s’agit pas d’un savoir objectif mais d’une visée de l’intérieur, ce qui permet de rendre sensible grâce à l’évolution d’un personnage une nouvelle donne dans les mentalités.

La problématique d’une transition, d’un passage entre un monde révolu et un futur en gestation nous a paru pertinente pour la Nouvelle-Calédonie actuelle ; c’est pourquoi nous avons choisi d’étudier la vision de l’histoire dans les trois romans de Claudine Jacques[2]. Mais quel contenu donner au terme « histoire » ? Nous passerons de l’histoire politique (les « événements » de 81-88) à l’histoire sociale, avant de nous interroger sur la portée philosophique de  L’Âge du perroquet-banane qui se donne pour un roman d’anticipation.

 

Sous un titre métaphorique, Les Cœurs barbelés, Claudine Jacques a voulu étudier les relations entre Caldoches et Kanak, à travers le prisme particulier d’une histoire d’amour impossible entre une institutrice calédonienne et un ingénieur indépendantiste kanak très impliqué dans les luttes des années 1980-88. De plus l’accession des Nouvelles-Hébrides à l’indépendance forme un contrepoint et un arrière plan qui pourrait préfigurer l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, du moins dans la première partie du roman. Le livre n’est en rien une chronique des différentes manifestations, des barrages, des exactions et des violences de cette période; en revanche, les événements historiques apparaissent en toile de fond, pour souligner la portée générale de la vie des deux héros, choisis pour exemplifier les deux communautés. Il ne suffit pas d’examiner les relations sentimentales des deux personnages pour saisir la vision que Claudine Jacques se fait de l’histoire. En effet, les actions collectives auxquelles se consacre Sery ne semblent pas le transformer : il reste tout à fait sexiste et même machiste. La lutte pour la libération du peuple kanak n’a aucun effet sur l’évolution de ce militant dans ses relations amoureuses ; la jeune femme, Malou, qui ne s’intéresse pas à la politique, entreprend une démarche pour se trouver et s’affirmer, mais cela reste un chemin individuel. En quelque sorte l’Histoire passe, indifférente au sort des humains, c’est une sorte de Fatum en marche.

Comment la romancière représente-t-elle ce mouvement ? Elle a recours à des documents qui sont insérés en italiques dans le texte de fiction, selon un procédé inventé par le roman américain du début du XX siècle. Ces passages sont des textes authentiques, comme un poème de Déwé Gorodé[3], un de Frédéric Ohlen[4] ou encore la présentation de Mélanésia 2000 par Jean-Marie Tjibaou[5]. On peut lire d’autre part des articles de journaux et des textes fictionnels dus à la romancière, qui fait parler un condamné du Camp Brun ou encore Ataï.

Les textes en italiques sont le plus souvent personnalisés car un narrateur-témoin compatissant dirige le point de vue, par exemple pour raconter l’assassinat de « Pierre, martyr blanc ». Les événements sont donc vécus par une sensibilité. Se distinguant par l’emploi des italiques de la fiction avouée comme telle, ils ont certes un poids de véridicité. L’auteure désigne directement qui parle  (Moi, Ataï, écrit-elle) ou choisit un détail qui permet l’identification. Elle n’hésite pas à condenser en un seul texte la mort d’Yves Tual et celle d’Éloi Machoro, et à imaginer un dialogue cynique au Haut Commissariat. En effet, la romancière ne construit pas un discours scientifique sur l’histoire, elle ne cherche pas à discriminer les causes proches et lointaines, à démêler les responsabilités des uns ou des autres à partir de documents d’archives. Elle se tient au niveau d’une conscience commune qui souhaiterait voir toujours les deux cotés des choses, et plutôt « souffrir avec » que mettre à distance pour connaître. La vérité romanesque est alors de l’ordre de l’émotion intime et de la compassion.

La romancière a choisi de commencer son récit en 1980, à mi-parcours entre Mélanésia 2000 et le début des « événements » (1984), et au moment de l’indépendance des Nouvelles-Hébrides. Le texte en italiques qui évoque cet événement est intitulé « Exil – 1980 et après…surtout ». Ceci est révélateur de sa vision de l’Histoire : l’indépendance des Hébrides n’est représentée que par la douleur d’un vieux colon, qui regarde sur le mur de sa nouvelle habitation une tapisserie de Pilioko évoquant « le saut du Gaul », un moment privilégié de la vie coutumière du Vanuatu. Il y a une double diffraction par rapport à un discours historique : d’abord le passage par l’œuvre d’art, qui manifeste un engagement de la sensibilité de l’artiste, et ensuite par l’émotion du vieux colon, voué à l’exil, aux larmes, aux souvenirs. La beauté et la pureté du monde appartiennent à un passé révolu, on ne peut qu’entretenir son souvenir. L’histoire triomphale n’existe pas, il n’y a pas de Progrès, le changement ne produit qu’exil, souffrance, nous sommes tout proches de certains passages de la Bible, où la réalité historique (exode, tribulations des tribus juives etc.) est interprétée en termes de séparation, d’exil de Dieu et où le sens est formulation d’une perte.

Cette mise en scène est, il faut le souligner, une reconstruction a posteriori, puisque le roman a été écrit en 1997-1998, après que l’on a pu constater l’effondrement de l’économie du Vanuatu. Un point de vue rétrospectif sur l’histoire autorise ici une vision tragique de l’humanité tout entière.

Il ne s’agit donc pas de mêler au roman des fragments de réalité dont témoigneraient des textes authentiques dans un projet unanimiste, mais plutôt de faire résonner l’événement à travers des consciences (l’envers du journalisme, donc) et de souligner le caractère exemplaire des héros pris dans une histoire énigmatique. Il ne manque pas non plus à l’esthétique de la tragédie ces deux composantes que sont  l’ironie et le renversement : la deuxième partie du roman s’intitule « Un si grand amour » alors que Malou va inexorablement marcher vers l’affirmation de sa liberté et la rupture.

La composition du roman accorde une large place aux éléments précurseurs. La première scène se déroule à Nouméa à la fin d’une manifestation, suivie d’affrontements avec les forces de l’ordre. Manifestations et contre manifestations se succèdent en arrière fond des relations entre Sery et Malou. Les scènes de brousse font de multiples allusions aux troubles : les armes circulent, les terres sont revendiquées, des hommes en cagoule tuent du bétail, mettent le feu aux habitations. Cependant, il ne s’agit pas là encore d’analyser des causes, de rechercher les origines du conflit mais de donner des signes. La violence des relations intercommunautaires fait que le bonheur est interdit dès qu’on sort de sa communauté. Les destins n’autorisent pas les couples mixtes à vivre heureux. L’amour de Sery et de Malou ne résiste pas à l’égoïsme de Sery, à ce qu’il croit être la définition du mâle. En contrepoint, le frère de Malou a épousé une jeune femme mélanésienne. La tension entre les communautés le contraint à rejoindre la famille de sa femme, elle-même en butte à l’hostilité en tant que métisse : l’intolérance est de tous les bords.

La réflexion sur les luttes entre Kanak et Caldoches semble amener la romancière à constater une impasse : écrivant en 1997-1998, elle considère que les fractures de la société calédonienne étaient irrémédiables vers 1980-85, elle semble émettre un doute sur la possibilité du changement ; les cœurs restent «  barbelés », ils recèlent trop d’âpreté, de haine, de violence, l’espoir de réconciliation est rejeté du côté du rêve. C’est l’amante kanak de Sery qui porte l’attaque la plus dure contre le machisme de Sery :

À l’heure de la paix, quand des hommes de bonne volonté se serrent la main et inventent, malgré les différences, un avenir multiracial, toi Sery, tu restes prisonnier de tes a priori et de tes complexes… tu nous rabâches l’histoire du colonialisme… tu es…tu es (…)

 Ré-tro-gra-de. (…)

En théorie tes idées sont magnifiques mais tu es bourré de contradictions. J’ai lu ton dernier tract, c’est une chance pour l’indépendance de ce pays que les différentes ethnies soient avec nous etc. (…) Mais dans la pratique, dans ta vie de tous les jours, tu es bien loin de ce beau discours. Tu as fait payer à Malou toutes tes rancœurs. Tu as voulu l’asservir. [6]

Malou s’enfuit de Lifou et ne retrouve sa liberté de femme que par le sacrifice de son fils, qu’elle donne à un Sery repentant. Cette fin triste montre que la voie politique ne résout pas les problèmes, elle tend à nous faire mesurer le fossé entre les intentions ou les désirs d’amour et de partage et les réalités : les hommes restent modelés par leur histoire, par leur éducation et ne parviennent pas à franchir les barbelés qui séparent Kanak et Caldoches, comme les barbelés délimitent les « stations » conquises sur les terres kanak. Cependant, il n’est pas interdit d’espérer, surtout grâce à la solidarité et à la lucidité des femmes. Va-t-on trouver dans le deuxième roman de Claudine Jacques des pistes qui mènent au bonheur?

L’Homme-lézard est un roman beaucoup plus discret quant aux événements qui font l’histoire contemporaine, car il fait passer le témoignage social au second plan par rapport à une réflexion éthique. On repère une allusion à la maladie du bananier « Bunchy top » qui a frappé la Nouvelle-Calédonie en 1997-98, ce qui contribue à dater le roman, à l’inscrire dans une temporalité objective, de même que les affrontements de l’Ave Maria. Par un artifice simple (les personnages écoutent la radio), nous apprenons les violences qui mettent aux prises la communauté wallisienne de l’Ave Maria et la tribu kanak de Saint-Louis. Voilà qui authentifie la fiction racontée. L’histoire est alors présente avant tout par sa violence aveugle : à cette occasion, c’est la pure et tendre Mandela qui est tuée, tandis que son frère Enok reçoit une balle qui le laisse à jamais paralysé. La mort de Mandela est le sacrifice de l’agneau sur l’autel d’une Histoire faite de haines déréglées. Une fois de plus, la romancière présente une vision tragique de l’Histoire, qui impose deuils et sacrifices aux innocents. Cependant, la trajectoire d’Enok nous indique la voie d’une rédemption. Ayant expié ses fautes diverses par son incarcération pour un crime qu’il n’a pas commis, il trouve la sérénité dans la sublimation artistique, le don de soi (par son rôle comme animateur à la prison) et sa vie de famille avec Luisa. Mais c’est sans doute Luisa qui porte le sens du roman : parce qu’elle a donné une fille à Enok, parce qu’elle « ne [l]’a jamais laissé tomber », parce qu’elle l’a aimé plus qu’il ne l’aimait, il y a une réparation possible, et c’est la puissance maternelle dans le personnage féminin  qui porte cette espérance.

Il faut remarquer que la violence des fusils n’est que la manifestation la plus définitive d’une violence globale de la société. C’est ce point qui est représenté avec sensibilité et lucidité par la romancière. Elle a placé son intrigue dans le décor d’un squat où se retrouvent des êtres que l’évolution sociale a marginalisés. Enok, le sculpteur kanak devenu alcoolique et violent, Mandela sa sœur, serveuse dans un snack et à qui le destin refusera la reprise de ses études, Luisa que son concubin, un gendarme, a abandonnée avec quatre enfants. Même Lewis (dit Siwel, on encore Tash) qui trafique le cannabis, et atteint son but (se retirer sur une « station ») sera rattrapé par sa haine et se pendra. Erwann n’est pas fondamentalement mauvais, et pourtant, malgré sa jeunesse il a déjà connu la prison : « excès de vitesse, vol, recel, bagarres, ivresse ? Son palmarès était assez impressionnant. »[7]Nassirah, enfin, a été abusée à plusieurs reprises par son père…Tous les personnages (sauf Mandela) sont des « misérables » dans le double sens de Victor Hugo : dignes de compassion, flétris, abîmés et aussi en proie à la haine,  au ressentiment. Seules quelques femmes luttent comme elles peuvent contre une destinée sordide ; quant au vieux sage, « blanc et sorcier à la fois », il ne peut pas grand chose pour enrayer le mécanisme impitoyable du destin.  Une des origines de cette misère matérielle et spirituelle est pointée du doigt : le désœuvrement des jeunes, leur manque de formation, le non-respect des anciens qui les prive de repère, et toujours la haine et la violence, qui s’emparent d’eux quand l’alcool déchaîne les démons intérieurs :

 C’est vrai que beaucoup ne foutent rien. Ils ne donnent même pas la main pour les travaux des champs. On dirait qu’ils ne sont plus dans le monde réel. Alors ils se retrouvent entre garçons, c’est reggae, cannabis, kaneka, Number One et Poppers. Sortis de là, y a plus rien ! Et puis, c’est le cercle infernal, aucune fille ne veut de ces garçons-là. Il y a comme une sorte d’aigreur qui pousse au pire. [8] 

De ce point de vue, le roman donne vie à un fragment d’histoire sociale : c’est le sort des marginaux, des laissés pour compte, que la société nantie abandonne à leur désespoir, leurs échecs, leurs conduites suicidaires. Mais il s’agit moins de délivrer une leçon sur l’état de la société que d’inscrire dans le contemporain les obsessions personnelles de la romancière, une vision tragique de l’existence humaine, marquée par la faute, par la violence, la déchéance, et par la recherche d’une rédemption par le sacrifice.

La marche du roman permet à un personnage d’être sauvé : au-delà des viols, des morts, du suicide, Enok retrouve un sens à sa vie, mais il a fallu que la romancière sacrifie Mandela. Claudine Jacques nous présente donc un monde sans loi mais où s’accomplissent des destins inhumains, indifférents aux souffrances des innocents. La justice veut retrouver celui qui a tué le père incestueux de Nassirah, maître-chanteur de surcroît. Par deux fois, elle se trompe de cible et s’en contente. Lewis, le véritable meurtrier paiera tout seul son crime, en proie à ses démons personnels. Si Enok expie, c’est une dette qu’il reconnaît intérieurement: ses caillassages et son ivrognerie, et plus tard sa responsabilité dans la mort de sa sœur. L’institution judiciaire est donc toujours à côté de la vérité… En cela, la romancière exprime les carences, les désordres d’une société que les accords politiques ne réussissent pas à réguler. Elle est la mauvaise conscience de l’époque. Alors que l’autosatisfaction habite les discours politiques au moment de la signature de l’Accord de Nouméa, la romancière en revanche pointe du doigt le refoulé, les misères que chacun profère oublier ou passer sous silence. Les personnages réunis par cette histoire constituent bien un ensemble pluriethnique et pluriculturel,  mais leur devenir est sombre. Si le présent est tragique, l’avenir offre-t-il un espoir ?

C’est la question qu’on peut se poser en ouvrant le troisième roman, L’âge du perroquet-banane, Parabole païenne, qui se situe résolument dans l’anticipation. L’argument du roman peut se résumer ainsi : en 2028, dix ans après « le grand désordre »,  règne le gris mais une poignée de sages entretient le désir d’un retour du bleu, de la lumière. Quand ce changement d’âge advient, c’est pourtant la désunion parmi les sages (un a trahi, un autre est mort dans des conditions atroces, un autre s’est évanoui) et l’échec pour leur groupe : le petit-fils de la bibliothécaire préfère régner dans le monde souterrain de l’Obèse, tandis que la bibliothécaire va être dévorée par le chef du groupe cannibale des Cimes. La question posée était « comment lutter contre la barbarie et l’ignorance ? » (Page 24) ; la réponse semble négative : on ne peut pas, sauf à parier sur une résistance de l’intérieur.

Comment ce roman dit-il l’histoire ? Il faut d’abord s’intéresser aux dates : en 2018, d’après la romancière a lieu «  le grand désordre ». Or c’est précisément à cette date qu’aura éventuellement lieu le troisième et dernier référendum sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Une interprétation simple consisterait à dire que la fable du roman nous montre ce qui se passera après ce référendum, et puisque dans le roman tout lien est rompu avec l’Europe et même les autres îles du Pacifique, ce serait donc l’indépendance, ou plus exactement la séparation et l’isolement, vus comme une régression, le retour à la violence contre les faibles (rapt des jeunes filles et viols, meurtre des enfants mal formés, crucifixion de l’Ecclésiastique). Cependant, on peut également soutenir, que ce « grand désordre » est tout aussi bien une catastrophe écologique, un gigantesque raz-de-marée, qui punit les humains de leurs violences envers la nature et les sociétés du Pacifique ; le roman nous présente en effet les avertissements d’un ancien :

Il avait dit : « attention à toi, l’homme venu d’ailleurs, chez nous, si tu déterres un os tabou, tu rends la mer houleuse, si tu le touches sans respect tu appelles un cyclone, si tu jettes les os de nos vieux, tu provoques un…raz-de-marée.[9]

Cette double lecture des dates proposées doit nous mettre en garde pour l’interprétation du titre : l’âge du perroquet-banane, ce peut être le resserrement sur l’identité  avec le risque que représente symboliquement ce poisson : l’altération de la diversité des couleurs qui faisait justement le charme de l’animal dans l’eau. Ou bien l’âge du perroquet c’est l’âge du discours vide, répétitif, dépourvu de sens, et ce dans des régimes corrompus, antidémocratiques. Ces deux directions valent aussi bien pour le temps du roman (2028) que pour le temps présent. En effet, le roman d’anticipation a pour règle de présenter dans un futur fictif des tendances stylisées de notre présent, permettant ainsi de mieux saisir les mouvements de fond qui animent le présent. La stylisation est un opérateur d’intelligibilité. On voit là que la romancière a élargi son cercle de vision depuis son roman précédent : il ne s’agit plus du domaine circonscrit des squats de Nouméa, mais de l’avenir du Pacifique tout entier. Les prénoms des personnages, Api, Abô par exemple peuvent aussi bien référer à la Nouvelle-Calédonie qu’à d’autres îles[10]. Les transgressions d’hier et d’aujourd’hui nous vouent à la répétition de ce qui s’est passé depuis l’origine du monde : inceste, querelles incessantes entre l’ombre et la lumière, entre la pluie et la chaleur, entre la terre et l’océan, entre le bien et le mal, délimitation de leurs territoires…

Le schéma de tout genre narratif impose une progression plus ou moins linéaire vers la fin, un processus de changement : c’est la diégèse qui ramène la lumière (on pourrait voir là un progrès) et qui marque les étapes de la dissolution du groupe des sages : départ et trahison de Sifilet, crucifixion de l’Ecclésiastique, doutes sur l’Auteur inconnu, et surtout départ de Titew, disparition de Melanëng. Si nous constatons un échec, en revanche du point de vue des mythes racontés par Melanëng, nous remontons sans cesse vers l’origine du monde : deux vecteurs s’opposent donc dans le roman : celui de la diégèse, orienté vers la décadence, la mort, et celui du mythe, orienté à rebours par une anamnèse qui doit nous amener à accepter l’ordre des choses, immuable : le bien et le mal coexistent depuis les origines, le bien n’apparaît que dans et par le mal, entités indissolubles et indissociables, au grand dam de la bibliothécaire. Elle ne se résout à disparaître, dévorée par l’homme des cimes que parce qu’elle est portée par un espoir ultime : celui de revivre dans son « mana », malgré lui.

Comment le roman répond-il à la question posée dans l’épigraphe de Pindare : « Vas-tu inonder la terre et renouveler l’humanité en faisant naître une nouvelle race ? » Il me paraît que la romancière nous dit qu’il n’y aura pas de nouvelle race, au contraire, privés d’histoire et de mémoire, le monde est voué à la répétition du même. On assiste donc au recommencement : les survivants se regroupent en trois territoires qui vont se faire la guerre, tandis que les faibles, femmes et enfants souffriront de la violence des forts. Ceci symbolise à la fois le présent (trois provinces, des revendications foncières, le partage des femmes, la circulation des armes et des outils…) et aussi le passé de la Nouvelle-Calédonie, et des îles hautes en général.

Dans le phalanstère des sages, sont regroupés les plus nobles esprits des différentes communautés : asiatique, polynésienne, mélanésienne, européenne, et toutes les formes du travail intellectuel et spirituel : art, sciences, savoirs traditionnels sur les plantes et les animaux, aède et devin ou interprète des signes… Une rêverie étymologique sur le nom de Melanëng permet de mettre en valeur les notions de vie, d’eau souterraine, de floraison[11] ; on peut également y ajouter, d’après une langue d’Ouvéa[12], la notion d’identification, de reconnaissance, de déchiffrement. Ce personnage, qui est en fait surtout une instance d’énonciation, pourrait-il se définir comme « celui qui déchiffre les signes de l’eau souterraine, métaphore de la vie de l’esprit » ? Belle définition pour celui qui connaît tous les mythes…La fin  du roman coïncide avec la disparition de Melanëng et avec la dernière page du Livre des Légendes dans lequel les sages ont patiemment consigné tout ce qu’ils savent, est désormais caché, forclos. Le savoir et la sagesse sont donc toujours à reconquérir, mais dans ce monde fictif, à partir de rien.

J’ai tourné, hier, la dernière page de notre livre. Il n’y a plus de place pour écrire (…) Nous sommes à la fin de notre histoire. Tout a été dit. Je dois cacher le livre sacré.[13]

Dans ce nouvel âge, qu’importe que le vainqueur soit Titew ou l’Homme féroce ? Ce dont l’auteur voudrait nous convaincre, c’est de garder la mémoire, alors même que le monde qu’elle fait vivre procède du recommencement, du retour et non du progrès linéaire. En fait, la mémoire dont elle parle n’est pas seulement  le discours historique moderne, mais aussi le savoir traditionnel sur les généalogies, comme nous le révèle l’entretien de la Bibliothécaire et de l’Homme mémoire retenu prisonnier dans le royaume souterrain de l’Obèse. La clé cependant de ces savoirs, c’est le Livre des légendes : les connaissances ne sont rien sans cette clé d’interprétation, qui procède de l’amour et du rêve, comme l’exprime Melanëng. C’est donc d’une mémoire de l’interprétation qu’il s’agit, d’une mémoire de l’herméneutique, d’une mémoire de la production du sens.

Au terme de ce parcours rapide dans le troisième roman de Claudine Jacques, nous pouvons conclure à un élargissement du champ de vision de la romancière et aussi à sa complexification. Il ne s’agit plus seulement d’attirer l’attention sur les drames humains, interprétés dans la perspective de fautes, d’expiation et de rédemption. Même si l’arrière-plan religieux est perceptible grâce aux nombreuses références aux textes bibliques, c’est bien d’une parabole païenne que nous retirons une double leçon : d’abord, le rapprochement des différentes communautés est possible, mais, si l’on peut dire, par le haut, par ce que chaque culture contient de plus beau, de plus noble ; cette amitié reste cependant fragile, et même à neuf, la démocratie est difficile. Attention cependant, l’inceste, et la violence sont un malheur constant de toutes les formes de société, le goût du pouvoir justifie toutes les manipulations. C’est par les mythes, les grands récits fondateurs que les hommes peuvent trouver le plus de points communs dans le respect de la diversité de chacun. La deuxième leçon de cette parabole, c’est qu’on peut vivre sans dieu, ou sans dieux, mais qu’on ne peut vivre sans la  mémoire qui définit la culture. Ce roman nous fait donc passer du gris à l’âge de la lumière par une utopie négative pour montrer tous les drames, toutes les failles et les fautes de notre présent, et particulièrement l’absence de respect de notre terre mère, de la montagne mère, qui induit le non-respect des humains sur cette terre. Mais paradoxalement, la romancière réaffirme malgré la chute finale sa foi dans le pouvoir féminin et dans une culture qui donne sens à la vie et aux savoirs. Elle a choisi une femme bibliothécaire comme nouvelle Clio…Espérons qu’elle-même ne sera pas Cassandre, mais l’héritière de la Sibylle de Cumes dont Tarquin avait acheté les Livres sacrés interrogés par Rome aux périodes de grand danger pour la cité. 

[1] Les Aveux du roman, Gallimard, 2001.

[2] Les Cœurs barbelés, éditions du Niaouli, Nouméa, 1998, L’Homme-lézard, éditions HB, 2002,  L’Âge du perroquet-banane, parabole païenne,  éditions L’Herbier de Feu, Nouméa, 2003.

[3] Page 16.

[4] Page 86.

[5] Pages 33-34.

[6] Page 230.

[7] L’homme-lézard, op.cit. page 31.

[8]  Ibidem page 152-153.

[9] L’Âge du perroquet-banane, op.cit. page 54.

[10] Nous devons à Léonard Sam et à Claire Moyse-Faurie ces indications : Api peut être un diminutif dans la langue paicî ou encore un nom de famille en Polynésie. Abô peut aussi être un diminutif de prénom en drehu ou encore on peut y lire « aboro », l’homme en xârâcùù. Sifilet pourrait renvoyer à « Sifflet » mais avec une voyelle identique inserrée dans le groupe FL, comme c’est souvent le cas pour les emprunts dans les langues du Pacifique.

[11] D’après Maurice-Henry Lenormand, Dictionnaire de la langue de Lifou Nouméa, Le Rocher-à-la-Voile, 1999.

[12] Françoise Ozanne-Rivierre, Dictionnaire de Iaai-français (Ouvéa, Nouvelle-Calédonie), SELAF, 1984.

[13] L’Âge du perroquet-banane, op.cit. page 214.

L’hybridité à l’épreuve du roman de Claudine Jacqu
Dominique Jouve,Université de la Nouvelle-Calédonie EA 3327,Transculture

Le concept de métissage souffre de l’image séduisante et mercantile qu’ont exploitée les publicités Benetton, où on ignore les rapports de domination. Je conçois les problèmes de l’hybridité comme ayant un rapport à l’excès ou à la violence, au « plus » (de résistance aux maladies par exemple qui est le but reconnu de l’hybridation des plantes). Dans les littératures contemporaines du Pacifique, les conflits internes aux sociétés traditionnelles, mais aussi  aux sociétés d’importation (d’origine européenne, asiatique, wallisienne etc.) sont aussi bien représentés que les conflits externes, intercommunautaires, pendant les événements de 84-88 en Nouvelle-Calédonie par exemple, mais aussi dans de nombreuses autres îles. Comment l’écrivaine d’origine métropolitaine qu’est Claudine Jacques, installée depuis plus de trente ans en Calédonie, se situe-t-elle dans cette Babel multilingue et multiculturelle ? Elle a introduit des personnages issus de l’immigration wallisienne dans ses nouvelles, elle a raconté l’impossible rencontre entre un Kanak et une jeune Caldoche dans son premier roman, Les Cœurs barbelés[1], elle a suivi la formation de couples mixtes dans les squats de Nouméa avec son deuxième roman L’Homme lézard[2], et tente l’anticipation avec son troisième roman, L’Âge du perroquet-banane[3]. Alors que Raylene Ramsay estime que ses nouvelles relèvent « plus d’un entrecroisement que d’un vrai métissage » et que ses romans ne touchent pas « en profondeur aux techniques  narratives héritées du réalisme »[4], nous nous demanderons si l’écriture du dernier roman va plus loin dans la voie de l’hybridité, en particulier en montrant que l’auteure reprend la problématique de la rencontre interculturelle en faisant jouer des oppositions classiques héritées du monde occidental (local/général, savoir/croyances, mythe/vérités objectives) mais en bouleversant à plusieurs reprises les hiérarchies attendues et en traitant au moins un des personnages de façon non conventionnelle.

1)    Le global et le local.

La marche du roman se résume ainsi : il y a eu « le grand désordre », un raz-de-marée qui a tout emporté du monde que nous connaissons, sauf les sommets d’une île où se sont réfugiés dans une bibliothèque neuf sages et deux enfants. Ils ont depuis dix ans résisté au gris ambiant pour conserver la mémoire du monde, des couleurs et des savoirs d’avant. Cependant les autres survivants, les Êtres sans mémoire, se constituent en deux Territoires ennemis. Le monde souterrain de la femme obèse a sauvé les femmes et les enfants, mais il est voué au culte de Katkat et asservit ses adeptes tatoués d’un motif de plume. La chefferie des Cimes pratique l’anthropophagie et l’inceste. Un nouvel âge se dessine lorsque le gris fait place progressivement à la lumière. Mais il amène la fin de l’arche des sages. Titew, petit fils de la bibliothécaire, rejoint la secte des plumes, où il pense établir sa propre autorité en évinçant sa souveraine et fonder sa dynastie par mariage avec sa demi sœur. Les hommes féroces des Cimes envahissent la bibliothèque et se préparent à engloutir l’esprit, les savoirs et l’énergie des sages. La bibliothécaire estime alors qu’elle colonisera le « mana » du chef et survivra à travers lui.

Dès le début du texte, le lecteur est prévenu de jalons qui ont une résonance particulière en Nouvelle-Calédonie. Le « grand désordre » a lieu en 2018, c’est-à-dire à la date du dernier referendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie prévu par l’Accord de Nouméa. Dix ans après, est-ce l’indépendance, ou un période de violences sociales ? Le premier chapitre consiste en un repas qui célèbre « dix ans de résistance ». La question semble posée de l’avenir institutionnel du pays et de la vie future de ses habitants ; une lecture courante à Nouméa consiste à projeter une interprétation strictement politique et locale sur ces dates. Pourtant il n’est pas interdit d’y voir un problème commun à de nombreuses îles agitées par des violences intercommunautaires : Bougainville, Timor, les îles Salomon, Fidji par exemple, ou encore les atolls menacés par la montée des eaux car il faut voir la catastrophe écologique aussi dans une dimension politique.

Si la date prête à plusieurs lectures, une locale et d’autres plus globales, il en est de même de l’espace textuel. Le titre donne lieu à une épigraphe en deux parties : d’une part il nous est dit que le perroquet-banane est un vrai poisson, qu’on rencontre dans les eaux du Pacifique, c’est la lecture locale ; d’autre part, l’auteure nous invite à décomposer les deux éléments en un perroquet (nous attendons une réflexion sur le langage ou les langues), et d’autre part la banane dans le syntagme « républiques bananières ». Elle propose une lecture globale qui concerne tout autant divers états du Pacifique, de la Caraïbe, l’Afrique...

Dans les épigraphes qui scandent les trois cycles regroupant les 25 chapitres du roman, on passe de Pindare à Hanna Arendt puis à V.S. Naipaul. Les choix de l’auteure renvoient à des dates et genres hétérogènes, à des pays différents, à des univers symboliques dissemblables. Les trois auteurs convoqués dessinent cependant une configuration de plus en plus marquée par le nomadisme : de Pindare le poète du panhellénisme à Naipaul l’Indien de la diaspora, en passant par une philosophe juive émigrée aux USA. Le roman va transformer cette hétérogénéité affichée en succession génétique. Mais s’agit-il de faire miroiter des différences ou de se diriger vers une forme d’unité ?

Dans le corps du texte, de nombreux détails renvoient à un Pacifique de synthèse : le marae vient de la Polynésie, les systèmes d’échanges entre populations des rivages et des montagnes renvoient à des réalités connues dans de nombreuses îles océaniennes, la toutoute (coquillage appelé triton) sert à appeler les sages au conseil dans les communautés kanak de Nouvelle-Calédonie ; les mets proposés (tubercules cuits au lait de coco) sont aussi communs dans les îles. Bref, on peut conclure à une géographie ancrée dans le Pacifique, et chacun est libre d’y retrouver son île à condition qu’elle offre des montagnes. De même, les mythes racontés par le Gardien des légendes ne sont pas rapportés à leurs sociétés d’origine, ils sont donc déterritorialisés, décontextualisés ; de gré ou de force ils sont extraits de leur contexte cultuel et s’appliquent aux situations et scènes vécues par les personnages du roman. Le conflit entre le global et le local s’applique enfin au lieu même de l’action. Il est nommé «notre île », lieu d’appartenance où on peut reconnaître aussi bien le Pacifique, ou une île précise, en l’occurrence la Nouvelle-Calédonie si l’on suit le commentaire de la quatrième de couverture, dû à l’historien calédonien Louis-José Barbançon. Cependant il apparaît bien vite également que ce grand désordre ressemble fort à un déluge et la bibliothèque à une arche, lieu de survie, lieu où la vie recommence. Le repas évoqué dans le premier chapitre n’évoque qu’au passé les mets favoris des Calédoniens et les sages, eux, se contentent d’une nourriture archétypale : alcool de miel et tubercules bouillis au coco, épinards sauvages.

Le texte veut construire un espace pour la rencontre : les sages se sont rassemblés pour survivre dans cette bibliothèque autour d’une femme, et ils constituent une sorte de phalanstère harmonieux élitiste, puisque les autres survivants sont  privés de tout savoir sur leur propre histoire. Aux sages il revient de tenter de leur redonner leurs souvenirs, et ils s’attachent à faire revenir par le rêve l’idée que le monde n’a pas toujours été ainsi, gris et violent pour nourrir l’espoir d’une vie meilleure. Le passé à reconquérir se donne donc à lire comme le fondement de l’identité et de la dignité humaine et universelle : tous les sages sont d’accord sur ce point. Mais ceci met en jeu des croyances autant que des savoirs.

2)    Savoirs et croyances

Le premier chapitre est une sorte d’introduction fortement séparée du reste du récit par ses structures énonciatives, même si la numérotation continue des chapitres au travers des trois cycles laisse à penser que l’auteure tient à imposer le sentiment d’une continuité. En effet le chapitre premier consiste en une description qui introduit au récit proprement dit par des considérations sur la nourriture, celle d’aujourd’hui très frugale et celle d’autrefois pléthorique, obtenue par le pillage de la nature et le gaspillage de ses ressources ; il est mené en focalisation zéro à la troisième personne (avec un narrateur extra et hétéro-diégétique) et les personnages sont présentés rapidement par leurs positions unanimes et une atmosphère d’amitié sereine. À la fin de ces deux pages, la bibliothécaire prend la parole, désormais, tous les chapitres seront en focalisation interne, à la première personne, avec une narratrice intra et homo-diégétique, ce qui est congruent avec l’éthique de la participation et de l’ouverture à l’autre défendue par l’ensemble du roman. Tout est vu à travers ce point de vue, qu’il convient de définir : c’est celui d’une femme, au centre de cet univers qui comprend huit hommes et deux enfants. L’auteure présente dans ses autres œuvres la femme comme porteuse de famille et ceci se confirme : la bibliothécaire a un fils  appelé Joseph (que nous retrouverons pour un court moment en fin de roman) et un petit fils Titew, qui atteint l’âge d’homme, le roman est pour lui le franchissement des frontières de l’enfance, le grand passage. Mais cette femme est aussi un être du livre et des livres, c’est elle qui a rassemblé les ouvrages qui constituent la bibliothèque avant « le grand désordre ». Les sages nettoient feuille à feuille  tous les exemplaires, mais ils allument leur feu avec ce combustible et doivent voter pour sacrifier tel ou tel, ombre ironique du héros de Montalban,.

Bref, ce point de vue dominant est celui d’une grand-mère intellectuelle, délivrée des problèmes liés à la relation amoureuse mixte. Si elle a encore un corps, source de jouissance et de transgression, elle connaît avec l’Écclésiastique un été indien fort bref mais la mort de ce personnage évite dans la diégèse le conflit possible avec l’amour platonique pour Melanëng, le Gardien des Légendes, amour en esprit fondé sur une communauté spirituelle. Du coup, nous entendons les légendes racontées par  Melanëng ou Réo ou encore Abô ou la petite fille aveugle Lucia par la sensibilité de la Bibliothécaire, qui n’a pas d’autre nom que ce titre.

 L’hétérogénéité énonciative du chapitre premier par rapport aux vingt quatre autres se double de jeux typographiques qui opposent le caractère romain, voué essentiellement  au récit et aux dialogues et le caractère italique qui est dédié au nom Melanëng et aux légendes qu’il raconte. Ces récits sont décalés par rapport à l’alignement du récit, double soulignement de leur caractère hétérogène. De plus, les personnages parlent « normalement », tandis que Melanëng s’exprime par la voix des grands totems du Pacifique (de nombreux oiseaux, et aussi gecko et lézard etc.) Ce discours fortement distingué du reste du texte accompagne le roman comme un double, ce double est présent jusque dans la numérotation des chapitres : deux fois 12, le nombre des mois, ceci nous introduit à un dédoublement des structures fondamentales. Les mythes commentent les scènes et épisodes du récit encadrant, ils en donnent le sens sacré, de plus ils contribuent à un allègement des tensions. Tout ce qui arrive est déjà arrivé, tout événement trouve son double narratif et explicatif, ce fonctionnement pousse à accepter l’ordre du monde et non à se révolter ou à intervenir avec passion comme voudrait le faire la Bibliothécaire. Ainsi l’espace textuel offre une place hiérarchisée à chaque type de discours. Le texte enchâssant présente tout ce qui est utile à la diégèse, c’est le fil de la narration romanesque qui se dirige inéluctablement vers un après, progrès ou décadence. Le discours enchâssé, narration mythique, est récit producteur de sens à partir d’un recommencement ; il renvoie à un antérieur noble ou du moins à une transposition des événements sur le plan du sacré. Plus on avance dans la diégèse, plus les mythes régressent vers l’origine du monde, ils procèdent d’une anamnèse, remontant progressivement vers l’œuf premier. Le roman offre ainsi une double orientation : vers l’après pour la diégèse, vers l’avant comme métaphore du sacré dans le mythe.

Ce que nous dit donc Melanëng, c’est que le conflit entre deux principes opposés (eau et terre, homme et femme, …) existe depuis l’Origine, et que l’Origine même est cette béance d’où procèdent le bien et le mal jumeaux complémentaires. Là où le récit romanesque propose l’enchevêtrement des possibles dans la douleur et le chagrin, les mythes offrent la sérénité parce qu’ils représentent comme rythme et alternance  harmonieuse ce que les personnages vivent comme rupture et désordre. Ainsi, la hiérarchie des discours donne le mythe comme producteur de sens, une signifiance faite de sagesse et de permanence, alors que l’ordre narratif à l’occidentale ne débouche que sur l’angoisse du devenir, l’impermanence des choses et l’impatience des passions ; il y a là, me semble-t-il, une mise en cause de la logique narrative où le temps crée une causalité unique et tragique. Ainsi, l’avènement de la lumière qui amène la disparition des sages ne se solde pas par un échec mais par la possibilité d’une survie, dans le mana de l’homme féroce des Cimes.

On a vu ainsi les relations dominant/dominé entre les discours de la narratrice et de Melanëng. Il convient de souligner que les récits de ce personnage sont consignés par écrit dans le Livre des Légendes, convoité tout particulièrement par la secte des Plumes, car chaque société a besoin de mythes pour survivre et le savoir généalogique ne suffit pas : l’histoire doit être entée sur le sacré. Ce livre est caché à la fin du roman, nul ne pourra le trouver. Le symbole de l’harmonieuse synthèse des savoirs reste forclos pour les hommes nouveaux, voués à la généalogie, un savoir ouvert à toutes les manipulations, comme le proclame cyniquement Titew :

J’ai le savoir Et je m’en servirai. Je choisirai l’élite qui le méritera. Pour les autres, je cultiverai leur amnésie.[5]

Le livre des légendes met en jeu la place des religions.

3)    Une parabole païenne

La diégèse est saturée d’allusions au texte biblique : le coq chante pour souligner la trahison de Sifilet ; le gris gluant et brumeux peut rappeler la Ténèbre que Yahvé envoie à plusieurs reprises sur la terre afin de punir les hommes de leurs diverses fautes. Le nom de Joseph renvoie à l’Ancien Testament, puisqu’il vit sous terre, comme Joseph fut jeté dans une citerne par ses frères. D’autres allusions sont faites à l’Apocalypse, aux Enfers. Le symbole le plus évident est celui du Déluge et de l’Arche : il s’agit bien de refonder une société juste mais dans le roman, il n’y a pas d’alliance avec un dieu et Noé est une femme. Le Nouveau Testament ne laisse que peu de traces : l’Écclésiastique reste muet sur ses croyances, on ne connaît que ses doutes et ses regrets, il meurt crucifié tel un Messie douloureusement parodique qui n’avait nul message à délivrer.

La faute que le Dieu des Juifs a sanctionnée par le Déluge est ici la profanation de la sépulture d’un Vieux Maître des Eaux et du Tonnerre.[6]La préoccupation écologique se double de non contradiction entre univers européen et océanien,  car c’est un nommé Euclid qui amène Melanëng à cette révélation.

Une Noé femelle se débat avec la possibilité d’un matriarcat originel et avec la mutation du matriarcat en patriarcat (c’est l’histoire de l’Obèse manipulatrice manipulée par Titew) ; mais ce contre quoi elle lutte structure également le phalanstère où en revanche le conseil des sages vote en bonne démocratie. Cette bibliothécaire n’est-elle pas une matriarche?

Elle a un corps sec, une voix flûtée, c’est une mère ascétique qui s’oppose en tous points à l’Obèse ; mais ce n’est pas une Grande Mère rayonnante, hyperfertile donnant joie et fécondité ; elle croit aux vertus de la méditation et du silence, elle est toute pénétrée de mysticité, ce qui justifie toutes les références à la Genèse et à l’Exode; elle insiste sur les points communs entre des univers symboliques issus de sociétés fort différentes :

(…) je compatis à toutes les peurs anciennes liées aux éclipses et à l’abandon. Nous revivons ici la même histoire, la même angoisse dévorante, à une exception près, notre descente aux enfers n’est pas finie.[7]

Cette femme est habitée par les récits de Melanëng, c’est son ami, dit-elle, et nous lecteurs nous croyons qu’il s’agit d’un personnage comme Yin-aux-yeux-bridés, Abö ou Réo. Cependant son nom seul et son titre, Gardien des légendes, sont en italiques dans le texte. Peut-être est-il plus une voix qu’un corps, une voix contenue dans le livre des légendes. Cette interprétation est corroborée à la fin du roman, lorsque Melanëng s’évanouit au contact de la lumière. Il n’était donc qu’une instance d’énonciation, aède dont l’Auteur inconnu fixait tel un rhapsode les improvisations inspirées dans le livre convoité. Plus qu’une interaction amoureuse et un dialogue entre la bibliothécaire et Melanëng, il y a une véritable incorporation de la tradition orale : pas de dieux mais des histoires.

Existant en la bibliothécaire, par ses yeux qui lisent les histoires, par sa bouche qui s’emplit des timbres des différents totems, ce mode d’énonciation tient sa survie d’elle. Réo prend une seule fois le relais, mais en définitive, c’est le livre des légendes qui assure la transmission de l’oralité. À préciser pourtant que le message de la culture, selon la bibliothécaire est un message humaniste marqué par l’idéalisation : le goût  « de la beauté, l’esprit, la morale ». La synthèse qu’elle tente de réaliser repose sur la déterritorialisation des mythes pour en dégager le message universel et toujours actualisable :

Les mythes existent pour nous raconter un passé commun, ils sont inscrits dans notre dictionnaire génétique avant de l’être dans la parole transmise, ils nous entretiennent des sentiments fondamentaux, amour, haine, angoisse (…). Ils sont toujours porteurs d’une vérité essentielle.

Contrairement à la philosophie occidentale, l’apprentissage se fait par une initiation qui passe par le corps :

Ce n’est pas seulement avec l’esprit qu’il faut aborder un mythe, le corps doit effectuer ce voyage immobile, pas à pas, il doit parcourir des paysages qui parlent, sentir ses pieds qui foulent le sol, ses mains qui empoignent, avoir le souffle court et traverser l’espace et  le temps.[8]

Abô sauve Titew de la mort en refaisant lui-même le parcours originaire. La science occidentale a sombré dans le grand désordre, le christianisme ne semble guère qu’une école de doute, seuls comptent les savoirs concernant la nature, la terre-mère : Sifilet est un maître oiseleur, Api élève ses abeilles, Abô connaît les plantes et les substances qui guérissent. La bibliothécaire doit poursuivre son chemin de connaissance par la force de l’amour. C’est que souligne Melanëng :

Je sais sur quel fil tendu vous vous tenez toujours en équilibre, d’un côté le savoir, de l’autre les croyances, les bras amples, vous avez toujours peur de tomber dans l’un sans avoir exploré les autres (…) vous analysez tous les codes empathiques, je ne suis souvent que votre medium, je ne suis que votre volonté. Mes histoires s’ajoutent de votre écoute.[9]

Elle accepte enfin de ne pas comprendre et de se soumettre, comme le dit Melanëng, à l’essentiel :

Il n’y a rien à comprendre, il faut écouter la nature, elle est savante, et croire en elle et en soi, alors rien n’est impossible.[10]

Conclusion

L’auteure a donc proposé une complémentarité possible entre les cultures ancestrales et l’effort de rationalité propre à la culture occidentale : ni ségrégation ni acculturation, mais une assimilation qui reste ouverte à l’altérité. Elle condamne énergiquement les aspects les plus archaïques des sociétés océaniennes, à son avis, en rejetant le matriarcat de l’Obèse et aussi la chefferie de l’Homme féroce, au nom de la liberté individuelle et du droit de chacun à une vie digne. Puisque le monde moderne a été englouti, nous n’avons plus affaire à ses réseaux économiques, ses constructions sociales et politiques. Ce phalanstère d’amis peut tenter d’humaniser et d’harmoniser ce qu’il y a de plus beau et de plus profond dans toutes les cultures. L’utopie se heurte aux trahisons, le groupe est condamné par son incapacité à se reproduire. L’utopie se transforme alors en un lieu de douleur. Mais la bibliothécaire réalise quand même l’impossible rencontre des croyances et des savoirs par son sacrifice et elle pense survivre quand l’Homme féroce l’ingèrera : la rencontre demande le don total de soi, l’abnégation. Il y a donc des éléments d’hybridation dans le texte de Claudine Jacques, qui a construit un roman  offrant une place ordonnée à ce qu’elle estime le plus important : la part spirituelle des cultures. Contre les sciences comme l’ethnologie qui diversifient à l’infini les groupes humains, ceci est une tentative pour réunir et non juxtaposer, au prix d’une forte idéalisation et par une distance amusée perceptible par la dissémination des allusions culturelles mises en co-présence.

[1] Les Cœurs barbelés, Nouméa, Éditions du Niaouli, 1998.

[2] L’Homme lézard, Gap, HB Éditions, 2002.

[3] L’Âge du perroquet-banane, Nouméa, Éditions L’Herbier de Feu, 2003.

[4] Raylene Ramsay, « Corps/Textes métissés, les littératures contemporaines des femmes en Kanaky/ Nouvelle-Calédonie », in Littératures du Pacifique, voix francophones contemporaines, textes réunis par Sylvie André et présentés par Adriano Marchetti, Rimini, Panozzo Editore, 2004, Pages 39-58.

[5] Page 230, op.cit.

[6] Pages 56-58 op.cit.

[7] Page 17, op. cit.

[8] Page 32 op.cit.

[9] Page 167 op.cit.

[10] Page 185 op.cit.

L'Âge du peroquet-banane, Ed. l'Herbier de feu
ECRIRE AVEC LE BLEU DES MERS DU SUD
Claudine Jacques : l’avant-garde est en Nouvelle-Calédonie

 

 

« … mais il me semble qu’elle a compris

 l’essentiel : mon soutien

indéfectible à la liberté et ma pugnacité. »

L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne. (p. 219)

 

 

 

La double culture néo-calédonienne : centre ou périphérie ?

 

Le petit roman de Claudine Jacques, K@o.nc ou le vrai voyage de Clara illustré par de superbes gravures de l’artiste mélanésienne Paula Boi et publié en 2001 dans la collection « Moustik qui vole » par les éditions Grain de Sable et le Centre de documentation pédagogique de Nouméa en Nouvelle-Calédonie ne paie pas de mine et pourra passer, aux yeux des non-initiés, pour une fiction trop directement pédagogique. Il n’en est rien et l’œuvre qui nous vient de si loin mérite de figurer, comme L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne,  le dernier roman pour adulte de l’écrivain, parmi les réalisations les plus denses de l’avant-garde contemporaine : sous son apparente innocence, elle cache une redoutable connaissance de la mythologie Kanak redoublant les figures de la mythologie grecque (d’où, certainement, résulte un certain hermétisme) et, dans sa brièveté, la parfaite maîtrise d’un récit palpitant et secrètement engagé qui associe les formes du conte aux ressources offertes par la manipulation des nouvelles technologies. Neals, le jeune héros de l’aventure qui « surfe sur le net » avec Clara, et qui « rêvait de courir les mers avec Jason à la recherche de la Toison d’Or », ne vogue-t-il pas au début « sur le net, toutes voiles dehors, avec Clara en proue » (p. 10), et ne va-t-il pas s’employer sauver son amie de périls insondables ? Et le dieu « Poséidon, maître des mers et détenteur de la pluie et de la sècheresse, capable de déclencher les tremblements de terre et les raz-de-marée », n’a-t-il pas pour rival les forces occultes de l’imaginaire mélanésien qui font que « c’est en touchant les taros géants que l’on provoque la foudre et les éclairs » ? (p. 7) Interrogations qui nous laissent mesurer déjà l’originalité de l’initiation imposée au hardi lecteur capable de pénétrer les arcanes d’une culture double.

Car, marquée aussi par la conscience des enjeux de la société traditionnelle en pleine mutation, et dans laquelle l’inégalité menace les Kanak, les femmes (soumises encore parfois aux mariages imposés) et plus particulièrement les filles, cette fiction devrait être dans notre article l’occasion d’un voyage instructif dans l’autre hémisphère, vers ce que nous appellerons une « île de la Résistance », l’antithèse involontaire de « l’île de la Délivrance » d’Alexandre Jardin examinée dans une précédente chronique au mois de mai. Une île doublement virtuelle et fictive, mais correspondant à un Territoire, bien réel celui-ci,  où, fixé par les accords de Nouméa du 8 novembre 1998, le vote de 2018 décidera du destin de peuples différents, Kanak et Caldoche, qui, soit se sépareront à jamais dans une nouvelle Apocalypse, soit - et c’est à ce but que travaille ouvertement « l’Avenir ensemble » (termes qui désignent aussi le nouveau parti qui vient de gagner les élections sur « le Caillou » en mai 2004 et qui, avec son nouveau gouvernement présidé par Marie-Noëlle Thémereau, a mis fin au « règne »  du néo-gaulliste Jacques Lafleur, président du RPCR, Rassemblement pour la Calédonie dans la République, majoritaire depuis vingt-sept ans) partageront un destin plus paisible. La situation sociale de l’île est marquée par un important exode des jeunes vers Nouméa, par un fort taux de chômage qui menace plus nettement les Kanak déracinés et par le contraste entre une région urbaine industrialisée et une « brousse » où la population rassemblée en « tribus » au mode de vie traditionnel, et parfois encore dans des conditions misérables, ne tire parfois des ressources suffisantes qu’en servant de main d’oeuvre dans l’exploitation des mines de bauxite (et l’on connaît peut-être le litige qui a conduit le nouveau gouvernement élu en mai à reconsidérer l’accord attribuant une nouvelle mine à un groupe canadien) et de nickel (les Chinois viennent cette année de passer une volumineuse commande de ce métal indispensable à la fabrication en forte croissance de leurs aciers de qualité). D’où la forte tentation de développer encore ces mines dont l’île porte les coutures à ciel ouvert, avec ses lagons pollués par la latérite mise à nu et que charrient les eaux de pluie. Comme le déclare un ouvrier de la « parabole païenne » de Claudine Jacques : « Ils ont fait venir des étrangers pour abattre les arbres, les déraciner et les pousser à l’eau. C’est là que tout a basculé. L’eau des sources est devenue rouge, rouge comme la sève des sang-dragons. » (p.54)

D’un autre côté, l’île, avec ses paysages, son climat, sa faune et sa végétation splendides, est parée de beautés tropicales et attire de plus en plus d’Européens, si bien qu’au vu des enjeux du référendum de 2018, un litige porte sur les chiffres des derniers recensements : la population dont les « métissages » ont diversifié les belles apparences, a-t-elle bien les pourcentages, attribués aux différents groupes : Mélanésiens (44, 1%), Européens (34, 1%), Tahitiens (2,6%), Indonésiens (2, 5%), Vietnamiens (1, 4%), Vanuatans (1,1%) et autres, comme le journal Le monde l’indiquait dans un article du 24 août 2004 ? Un changement culturel apparaît, en tout cas – et le travail d’édition du CRDP de Nouméa pour la promotion de la culture kanak, comme le début de publication d’albums en langues locales (Ciixa ma ciibwi, Création Grain de Sable, 2004) commandées par la Province Nord de l’île, dont le président Paul Néaoutyine dirige aussi le Palika (Parti de Libération kanak) le montrent – annonçant que l’avenir est ouvert…

Notre voyage, néanmoins, ne sera pas seulement culturel et social, mais aussi littéraire, à travers l’examen de certains motifs narratifs par lesquels se renouvelle et se transforme l’imaginaire des créateurs s’adressant aux enfants en ce début du millénaire. Nous avons, en effet, affaire avec les romans de Claudine Jacques à une littérature millénariste, au sens où un « avenir lumineux » (celui du bleu du Pacifique et des mers du Sud), malgré l’effondrement généralement proclamé des idéologies, est encore considéré comme possible. Cette oeuvre nous montre d’abord comment la littérature de jeunesse offre la révélation, en creux, des angoisses et des fantasmes qui hantent une société tout entière et qui s’expriment ouvertement dans la littérature pour adultes ; elle en offre ensuite le flamboyant contrepoint. Avec son dernier roman de littérature générale, L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne publié par les éditions de Nouméa, L’Herbier de feu en 2003, Claudine Jacques place sa réflexion dans la lignée de celle d’Hannah Arendt (« Partout où une civilisation réduit à son degré minimum l’arrière-plan de la différence, elle finit par se pétrifier. »,  p. 75) et du postmoderne V.S. Naipaul (« Si nous n’y prenons pas garde, Bientôt, il ne restera que le vide pour survivre. », p. 169). Eloge de la différence et d’une maîtrise du futur, sa littérature est donc de survivance dans la diversité d’un monde qui a aboli toute notion de centre, qui nous renvoie les vérités de la « périphérie » revitalisée par la communication digitale, comme point de référence incontournable pour toute survie de la civilisation et comme lieu d’intense création littéraire. D’où l’exigence d’une écoute de cette voix qui nous parvient de l’autre côté de la terre et qui devrait être entendue des enfants de l’avenir dans l’émergence de nouveaux réseaux de convivialité.

 

Un voyage virtuel dans « le séjour paisible »

 

Dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, l’histoire est donc celle de la jeune pré-adolescente de neuf-dix ans, Clara, qui vit « en tribu » et qui appartient à la communauté mélanésienne ; au début du roman, elle vient de perdre sa grand-mère et se trouve désorientée dans ses études par son travail de deuil. Elle est aidée dans cette épreuve difficile par son camarade de classe de CM2, Neals. Les deux enfants à l’école sont membres d’un club d’informatique qui n’introduit pas de distinction ethnique. Un soir, ne voyant pas venir sa camarade qui a été absente dans la journée, et inquiet d’une disparition qui met le village en émoi, Neals prolonge sa séance de travail par une longue veille sur l’ordinateur du club Internet et c’est sur l’écran même de celui-ci que son amie lui apparaît, miniaturisée et aux prises avec divers animaux locaux (lézard, etc), monstres et totems de la mythologie kanak. Neals est-il victime d’une hallucination, ou bien Clara est-elle vraiment passé dans le domaine du virtuel, avalée par la machine, comme les deux héros de Cybermaman, album du même Alexandre Jardin analysé toujours dans le même article du mois de mai dernier ? Le contrat de lecture que seuls accepteront (et apprécieront) les lecteurs pratiquant l’informatique capables de naviguer sur les réseaux de la communication digitale rend vraisemblable cette ambiguïté : dans un voyage, où le fantastique et la science-fiction se mêlent au rêve (« rêve » personnel du garçon, mais aussi « Rêve » au sens du « Dreaming » aborigène, c’est-à-dire d’une fiction mettant le rêveur en relation avec le monde des dieux et des ancêtres), c’est au plus profond d’une « Gaïa » (la déesse de la Terre grecque est directement désignée par le programme que les enfants étudient avec leur instituteur) cybernétique que Clara, dans un avalement rituel, part à la recherche de son aïeule défunte et risque de se perdre « dans la mangrove mystérieuse des réseaux. » (p. 21) et de périr, victime de « l’Ogre des disques durs ». Elle parvient à ce pays, après être tombée, petite Alice mélanésienne, dans « le chaos d’avant l’Ordre, au début du Tout » (p. 29)jusqu’à l’arbre qui est la porte du monde des morts : un vieux banian (arbre qui est la porte du monde de l’au-delà dans la mythologie kanak).

Au terme de plusieurs épreuves dans le monde virtuel(dont la plus significative est celle qui la montre enserrée par des lianes d’un mystérieux pouvoir naturel), Clara, triomphant des obstacles sous le regard inquiet de Neals qui la surveille sur l’écran, parvient au lieu où se trouve son aïeule, « Le séjour paisible » (c’est le titre d’un chapitre du livre), le « Pays des Morts » de la culture kanak :       

 

« Clara se retrouve en plein jour au bord de la mer, sur une île plate de sable blanc, blanc comme un gâteau d’igname.

Tout est bleu devant elle, le ciel, l’eau, les poissons qui sautent dans des filets d’or et d’argent tressés par des libellules. Elle se repaît un instant de tant de transparence, puis délaisse l’océan et se retourne, encore éblouie, ves la terre.

L’appelle le vert sombre d’une forêt de taros géants, plus haut que les plus hauts des pins colonnaires, sous la clarté magique de la ronde veilleuse somnambule qui tourne le dos au soleil :

« C’est ici que sont mes origines, songe Clara, lieu de séjour paisible, de la clarté à l’ombre, soleil et lune ensemble, sable et eau mélangés, ignames sèches et taros d’eau. » (p. 56) 

 

     Reléguant au second plan le contexte des mythes grecs du programme scolaire, la mythologie kanak est convoquée ici sous le signe du féminin pour exprimer le rituel d’une initiation idéale effectuée à travers l’expérience de la totalité que représente la « rencontre des contraires » de la « pensée primitive « (au sens lévi-straussien du mot) dans un cadre faisant jouer tous les codes significatifs de la culture kanak. Ceux-ci se répartissent dans un ordre décroissant qui fait passer le lecteur du code sensible immatériel de l’être (« de la clarté à l’ombre ») au code cosmogonique (« soleil et lune ensemble »), puis au code géologique (« sable et eau mélangés ») et ethno-économique (« ignames sèches et taros d’eau »). De plus, c’est l’initiée, elle-même, qui pratique l’analyse des significations accordées aux catégories sensibles de l’imaginaire. On s’aperçoit ici que cette description énigmatique, dont aucun élément n’est gratuit, implique une participation vigilante du lecteur. Il faut avoir une certaine connaissance de la mythologie kanak pour savoir que l’igname est le symbole du masculin et le taro celui de la femme et plus encore que les « pins colonnaires », aux formes élancées comme ces cyprès qui, en Grèce, poussent près des temples, sont plantés près des lieux sacrés (seuils de chefferies ou de sépultures).

           Parvenue en un lieu où « le temps n’a plus cours », Clara est conduite jusqu’au « balassor » (étoffe de grand deuil faite d’écorce battue) de sa grand-mère par une tourterelle, animal dont le symbolisme s’instaure en antithèse avec l’oiseau mythique de la Nouvelle-Calédonie, le cagou, « au cri d’aboi » (p. 31) et qui ne peut pas voler. La tourterelle, elle, incarne la douceur et la légèreté et comme le déclare l’aïeule, elle-même, elle est le témoignage vivant d’une communication permanente entre le monde des morts et celui des vivants. Clara reçoit cette assurance de sa grand-mère même :

 

Mon cœur palpite dans sa poitrine. Je suis avec toi dans chaque tourterelle. Et dans la brise et dans le vent. » (p. 57)

 

     Après ces mots d’assurance et de réconfort, l’aïeule qui affirme que la « connaissance » est dans l’enfant, peut relancer le cycle de la vie :  « Va, ils t’attendent de l’autre côté des nuages. Monte sur l’indigo de l’arc-en-ciel qu voici et traverse le rideau du temps » (61) L’extase panique se confond ainsi avec le ressourcement dans la force matrilocale et matrilinéaire. L’exhortation est soutenue de toute l’emphase de la rhétorique baroque, en pleine conformité avec une tradition

 

     L’initiation s’apparente ici à une élévation poétique et à un « triomphe » baroque : et, de fait, le parcours qu’a suivi Clara a permis à la narratrice de nommer une grande partie des plantes symboliques qui balisent l’aventure du héros initiatique du « Chemin kanak » dont le Centre Culturel Tjibaou de Nouméa offre aux touristes la mise en scène avec des personnages vivants et une description minutieuse des plantes sacrées :

 

« La tourterelle est revenue, elle sautille et volette devant Clara, la conduit sur un chemin qui serpente au travers des crotons écarlates, de bananiers chargés de fruits mûrs, de cordylines pourpres, de pommiers en fleurs… » (p. 56)

 

     On aura remarqué l’ajout du pommier qui pose la note caldoche sur le décor des plantes endémiques. Et il faudrait faire ici le décompte de toutes les fleurs évoquées, depuis celles, odorantes, du frangipanier, que les femmes arborent sur l’oreille, jusqu’à celles qui composent les couronnes offertes aux invités. Dans un de ses récits de littérature générale, L‘homme –lézard (HB éditions, 2002), Claudine Jacques aussi prête à son personnage Kanak, la jeune Mandela attirée à la ville par des « mirages autrement plus fascinants », une émotion particulière au souvenir du lieu de sa naissance, un lieu qui correspond à celui que Clara vient de traverser :

 

« Elle songeait alors à la tranquillité de la tribu, là-haut dans le nord, à la brise de terre berçant les palmes et caressant la peau, au doux roucoulement des notous dans la brume, au cri des roussettes, à leur envol souple et lent dans le ciel mauve, à la case fumante. » (p.50)

 

Par sa fiction, Claudine Jacques renouvelle et transforme donc la vision d’un lieu idyllique qui, le plus souvent, était placée sous le signe du masculin par les conventions de l’Occident culturel, comme, par exemple, dans la littérature de jeunesse du dix-septième siècle écrite explicitement pour un enfant royal, avec celle de ce « pays d’Oasis » que déploie Termosiris, le prêtre d’Apollon dans Les aventures de Télémaque, de Fénelon destiné à l’apprentissage du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, le Roi-Soleil. La référence à la Grèce antique, pays d’un pays d’un bonheur naturel, et à ses beautés champêtres, inspirait aussi le « rêve de l’âge d’or »  de Claude Lorrain, ce tableau Acis et Galatée aperçu au musée de Dresde et évoqué par Dostoïevski dans Les Possédés, L’adolescent et dans Le rêve d’un homme ridicule. Comme le déclare Versilov de L’adolescent, ce que l’on voit décrit alors, c’est « comme dans le tableau un coin de l’Archipel tout en ayant l’impression que le temps était revenu trois mille ans en arrière, des flots bleus, caressants, des îles et des rochers, des rivages fleuris, dans la lointain la magie du panorama et l’appel du couchant… impossible de rendre cela en paroles. C’était l’humanité européenne qui se souvenait de son berceau et cette pensée emplit mon âme d’un amour filial. C’était le paradis terrestre de l’humanité : les dieux descendaient des cieux et s’apparentaient aux hommes. Oh que les hommes étaient beaux alors ! »

 

On a bien ici ce mélange d’eau et de terre qui caractérise le décor même de la maison dans laquelle Claudine Jacques travaille et où elle a imaginé l’univers cybernétique de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara On aura observé aussi que les personnages de ce dernier récit sont des Acis et Galatée en puissance, plus que des Paul et Virginie, autres héros d’une palingénésie insulaire de l’île Maurice de Bernardin de Saint Pierre. Car le monde idyllique du Pacifique cybernétique est habité par une autre sorte de Polyphème…

 

L’homme-lézard  (2002) et l’exigence de l’artiste

 

Clara, en effet, rencontre aussi des êtres étranges dans sa descente dans les profondeurs : un lézard à langue jaune, Triple-Visage, Titan le Sauvage (le fils de Gaïa) et plus loin, Khira Noctula, la reine des roussettes, ces chauves souris fructivores qui surprennent le touriste par leur taille et leur nombre dans les pays du Pacifique. Le premier est un auxiliaire magique qui aide l’enfant dans sa descente dans le monde des Morts et le mythe de Téà Kanaké dont les éditions Grain de Sable et le Centre Culturel Tjbaou viennent de publier une superbe version de Denis Pourawa en 2003, nous a appris, dans une récente chronique, que « l’homme-lézard » dans la mythologie paici est une des formes premières de l’homme. Dans le roman de littérature générale de ce titre publié en 2002, Claudine Jacques qui s’appuie sur le livre d’un autre auteur calédonien Louis–José Brabançon, La terre du Lézard, et sur les travaux de l’ethnologue Maurice Leenhardt, raconte l’histoire de Néok, jeune artiste kanak, échoué dans un des bidonvilles de la grande ville de Nouméa (qui compte près de 80% de la population de l’île), mais qui s’était distingué auparavant en sculptant une remarquable sculpture représentant cet être fabuleux, auquel il s’identifie. Le jeune homme, toutefois, a succombé à la drogue et pense avoir commis un meurtre, un soir dans l’inconscience de l’ivresse : celui de « Bellimage, l’ivrogne, l’incestueux, le profiteur de femmes ivres, le braconnier sexuel » (cet homme n’est rien d’autre que le père de Nassirah, autre jeune fille  kanak qu’il aime). Et lorsque son « ami » Lewis lui déclare : « Tu bois, tu fumes, tu t’emboucannes le corps et l’esprit », il répond : « J’ai l’impression que je paye déjà, que le lézard est… en moi. Qu’il ne me lâchera plus. » (p. 175) L’histoire, d’un optimisme un peu volontariste, montre qu’Enok, après cette crise morale dramatique est paralysé après avoir reçu une balle lors des affrontements entre tribus de Saint Louis, et parvient pourtant, par un effort de volonté et avec l’aide de Nassirah, sortir de la gangue symbolique que représente le lézard du mythe et est devenu un authentique artiste. En l’amenant à lui faire déclarer à la fin « Et puis j’ai sculpté mes rêves »(p. 227), Claudine Jacques n’a fait que transposer dans le domaine de la sculpture une phrase extraite de Chroniques du Pays Kanak de Paula Boi, l’illustratrice de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara mise en exergue du chapitre XXV du livre : « J’ai donc commencé à dessiner mes rêves… » (P. 177) Dans ce pays de tradition orale, en effet, l’expression artistique a toujours été le fait des sculpteurs, comme en témoignent les pétroglyphes et les sites de gravures rupestres datant de plusieurs millénaires et les chambranles de portes de cases, et des arts populaires et non de l’écriture. D’où une difficile mutation vers la galaxie Gutenberg, mutation contrariée par les désordres de la société contemporaine que L’homme-lézard enregistre :  inceste et viol commis contre les filles, violence des hommes entre eux. Violence peu canalisée qui amène parfois les voisins à échanger des « coups de pétoire » pour une poignée de litchis, ces savoureux fruits débordant au-dessus d’une barrière…

Enok, de plus, est sorti lavé de l’ accusation de meurtre lorsque son « ami » Lewis, appelé aussi Siwel et Tash, l’homme aux trois visages (trafiquant et fournisseur de drogue, propriétaire ambitieux, héritier d’une station (ferme) qui lui promettait un avenir confortable, enfin séducteur considérant la femme comme sa propriété), reconnaît avoir commis ce crime avant de se suicider. Le roman, L’homme-lézard consomme donc l’expulsion de cette peau rugueuse d’un totem révélant les dangers qu’encourent les héros modernes dans leur conquête de l’autonomie expressive. Nous dirons donc que ce stade (la rencontre du lézard, de Triple-Visage et du violent Titan) est celui que traverse Clara dans son « épreuve principale » (dans l’analyse sémiotique de A.G. Greimas) : celle qui oppose le héros ou l’héroïne à la « nature »  sauvage et au sexe non légitimé, éléments contraires à la marche vers la culture. Inutile de préciser que les réalités sociales concrètes de ces obstacles ont été occultées du récit pour enfants à travers la symbolique hermétique des images ; on ne craindra Triple-Visage que lorsqu’il montrera son aspect inquiétant,« la frange bleue du visage triste. » (p. 38)

Une autre nouvelle, « L’alibi », publiée dans un recueil très accessible à des lecteurs adolescents, Nos silences sont si fragiles ( Collection Esprit des Temps des éditions Grain de Sable (2001), donne d’ailleurs le versant plus réaliste de ce genre de danger menaçant la jeune kanak qui est au centre des préoccupations de Claudine Jacques : dans ce texte pathétique, Joseph, un jeune adolescent qui accepte d’être l’alibi de son camarade accusé du viol d’une toute jeune fille, se rend compte progressivement qu’il a été trompé et se jette dans le vide sur sa moto, emportant avec lui le criminel dans la mort : à l’hôpital où il s’est rendu pour enquête et constater les conséquences humaines de cette violence, pensant à sa mère et à sa petite sœur, il n’a pas pu supporter la vision de la souffrance infligée à celle qui a été « agressée, battue, forcée, violée, humiliée » : « Deux grands yeux noirs dans un visage de petite fille perdue » (p. 94). Claudine Jacques situe son oeuvre dans un projet d’investigation totale des caractéristiques de la société néo-calédonienne : certains aspects, heureusement, reçoivent dans ce même recueil de nouvelles un dénouement moins dramatique comme pour le jeune héros de la nouvelle  «  La chasse » ( le chasseur est un personnage clef de la célèbre bande dessinée de Nouméa, La brousse en folie)/. Mais d’une manière générale ce sont bien les dérives possibles de la jeunesse (dans la nouvelle « Tiebaghi « ) ou  même directement les affrontements sociaux qui apparaissent ( « Conflits ») et plus généralement l’impossibilité de garder le silence (« Secrets amers ») sur ce qui lamine les forces vives de l’existence. L’écrivain est soucieuse avant tout de ce qui, comme l’indique le titre d’un autre ensemble de ses nouvelles publié par les éditions Grain de sable en 200,  est « A l’ancre de nos vies »

 

     Pour en revenir à K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, c’est en dépassant ce stade des dangers latents de la société néo-calédonienne que Clara peut enfin parvenir à « l’épreuve glorifiante » dans la rencontre avec la Reine des Roussettes : en répondant aux énigmes de ce « sphinx, incarnation des mystères de la filiation matriléaire, elle obtient la « monnaie de coquillages » kanak (chapelet fait de fines perles taillées, de pendeloques en nacre et de tresses en poils de roussettes, dont Paula Boi a donné un exemple graphique). Cette monnaie lui ouvre définitivement les portes de la culture du clan et l’accès au « le panier de connaissance », autre totalité symbolique dont la mort prématurée de son aïeule l’a privée : « un panier » fait d’objets que Paula Boi a représentés dans un montage qui ressemble à un mandala (p. 76) : le banian, la femme, l’eau, l’igname, la jupe monnaie, la monnaie kanak, le coléus, etc

Ainsi le récit pour enfants se termine-t-il par une victoire et une initiation féminine réussie, rêvée peut-être par Neals qui a suivi ce scénario sur l’écran de l’ordinateur de l’école. Il oppose sa simplicité au scénario plus complexe de L’homme-lézard qui offre aussi en conclusion la vision du triomphe d’Enok, capable de réaliser une sculpture  illustrant le bonheur, mais qui s’accompagne encore d’un drame : celui de la mort de Mandela, la sœur du héros culturel, tuée par erreur d’une balle au front par les membres de sa tribu, lors des affrontements de 2001 de Saint Louis (entre wallisiens de l’Ave Maria et kanak ) alors que les jeunes kanak aux prises avec les gendarmes protestaient aux cris de « On vengera Machoro. » (p. 193) La fiction, dans le roman se fondait alors à l’histoire du pays : Eloi Machoro, Ministre de la Sécurité du gouvernement provisoire du mouvement indépendantiste FLNKS présidé par Jean-Marie Tjibaou, fut tué par les gendarmes lors de l’occupation d’une maison, le12 janvier 1985. Et Mandela, au nom révélateur, est sacrifiée par la fiction sur l’autel de cette violence (fait réel emprunté à l’actualité ou pure invention de la romancière ?) . Elle s’était pourtant engagée dans le combat pour les « droits de la femme » et lors d’une réunion avait déclaré : « Je sais ce que représente l’alcool, la drogue, la violence, je veux m’engager avec vous pour les combattre. J’irai jusqu’au bout. » (p. 149)

 

« La crainte de disparaître avant le retour du Bleu m’obsède. »

 

C’est jusqu’au bout qu’ira la bibliothécaire qui écrit cette phrase au début du roman (p.18), l’héroïne et première narratrice du roman publié par Claudine Jacques en 2003 : L’âge du perroquet–banane. Parabole païenne, en effet, recourt à de multiples mythes mélanésiens, non pas pour se les approprier, mais pour en faire une lecture discursive, et les inscrire, comme les mythes grecs et kanak dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, dans une confrontation et une dialectique appelant une échappée hors d’un monde de l’horreur et du désespoir contemporains. La fiction est celle d’une anticipation et nous projette vers l’an 2028, dix ans après une catastrophe qui a mis fin à une civilisation située sur un territoire partagé en trois régions dans lequel le récit nous invite à imaginer ce que pourrait être la Nouvelle-Calédonie, après le référendum d’autodétermination de 2018. Le bouleversement au départ, n’a pas été politique, mais tellurique sur le mode d’un mythe des Bemba de Zambie raconté par le petit-fils de la bibliothécaire  et dans lequel le monde au départ n’était qu’une étendue de boue. » (p. 31)

Mythe de création du monde donc fondé sur le dépassement de la vision initiale d’un monde désolé par l’arrivée d’un dieu descendu du ciel et créateur, vision qui sera redoublée dans une série de variations les plus diverses des mythes du Pacifique rapportés par « le Gardien des légendes », Melanëng, maître de la mémoire collective de la civilisation orale. Celui-ci est d’abord un maître d’ombres et de métamorphoses exceptionnel dont rend compte son langage dans la perception du narrateur de Claudine Jacques qui le définit dans une sorte de vertige poétique par une série d’échos se répondant de mythe à mythe :

« Jadis, le Gardien des légendes, tremble, feuille au vent, et tirelire, au début des iles de corail … (p. 56)

« Jadis, le Gardien des légendes, a le sourire aux lèvres, il stridule, avant le Grand désordre … (p. 65)

« Jadis, craquette-t-il, et nous frémissons d’aise, jadis avant le Grand Désordre.. (p. 66)

« Jadis, le Gardien des légendes, grésillonne, orthoptère des terriers, entre indulgence et déplaisir, au temps d’avant le temps… (p. 78), etc.

 

Ainsi, avec ces métamorphoses totémiques, le lecteur aura-il à effectuer un « Chemin kanak » d’une nature bien particulière, de mythe à mythe, depuis la création d’une île (p. 29) jusqu’à celle d’une colline (couverte de bois de fer, arbre magique (p. 66) ou celle du banian, la porte du royaume des morts (p. 67), puis de l’arrivée des femmes en ce monde (p. 85) à celle des « forces magiques et des tabous » (p. 88), etc, etc.

En fait, les « survivants du monde Gris » (p. 22), avec la bibliothécaire, en tout « neuf vieux, neuf très vieux sages » se sont réfugiés dans bâtiment dont la description nous suggère qu’il s’agit de la Bibliothèque Bernheim de Nouméa, avec « les ors et les bois de la grande salle, le plafond en stuc, les vitraux sombres qui diffuseront des couleurs d’arc-en-ciel quand le soleil reviendra. J’y puise ma force dans les odeurs d’encre et de papier… » (p. 20) Isolés dans un monde barbare, les rescapés vont affronter le « troupeau des Etres sans mémoire. » (p. 22). Claudine Jacques explore dans sa fiction des angoisses qui conjuguent, mais sur le mode ironique, la peur ancienne du cannibalisme (le kanak, comme cannibale dans une interprétation dont Didier Daeninckx a fait la critique dans son livre au titre explicite : Cannibale (Paris : éditions Verdier, 1998 ) et celle d’une société qui réserve toujours le même sort aux femmes et aux enfants : « rapt des jeunes filles et leur viol collectif » (p. 23), et ici, dans un excès baroque, mise à mort et consommation des enfants nouveaux-nés atteints de malformations. Cette violence frappera même un ecclésiastique, crucifié et dévoré. Le débat est entre une civilisation du savoir et de l’humanisme avec pour seules armes « la Science des Arts et de la Littérature » (p. 24) et le triomphe de l’instant et des pulsions dans un déni de toute mémoire. Il en résulte une fantasmagorie particulière, d’abord dans l’instauration d’une certaine atmosphère, comme dans cette description de la bibliothèque « avec les petits éclats de ses ferrailles et de ses vitraux . Eclats qui me rappellent en un éclair les mille petits miroirs de connaissance que portent sur leurs couvre chefs certains sorciers d’Afrique. »  (p.  236)

Mais le grand dilemme est celui qui oppose la bibliothécaire à son fils et à son petit-fils acquis aux idées des « êtres sans mémoire » et le premier va jusqu’à prononcer les paroles décisives qui confortent la vieille femme dans une détermination farouche, quand il affirme : « Nous n’avons pas besoin du Bleu du Nouveau Monde. Je serai le chef des Territoires, le roi du Monde Gris. » (p.217) . C’est à propos du respect de la femme que son fils aime que la bibliothécaire sera donc la plus intransigeante : « Libère-la ! Libère-toi ! Libère-nous ! » (p. 219). Et ce sont les mythes racontés par le Gardien des légendes qui orientent le récit vers la recherche d’une lumière qui envahit la bibliothèque au moment où ce dernier décide de regagner le ciel. : « Et comment continuer à tracer un chemin vers le Bleu de nos songes ? >>(p. 245)

De fait la dernière page met la bibliothécaire en face de « l’homme féroce » qui veut la manger, avec, déclare-t-elle, «  l’esprit totémique qu’il croit toujours en moi » :

« Je suis sa proie. Sa proie.  

Il ne sait pas qu’il est la mienne et que mon combat continue.     

Je lui souris.  

Tout n’est pas perdu.

 

C’est ainsi que je prendrai possession de lui.  

C’est ainsi que je coloniserai sa mémoire.     

C’est ainsi que j’accompagnerai malgré eux, mes fils vers le Bleu » (p. 245)

 

 

Allégorie ou parabole visant à restaurer la confiance pour « chercher le remède à la vie qui s’éteint » (p. 182), L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne dont notre lecteur saisira d’autres beautés en cherchant à trouver le sens du titre, est donc un rituel d’initiation qui ne repose pas sur le passé, mais projette le sens des mythes sur l’avenir pour susciter une sorte de divination. Sa lecture oblige encore le lecteur à vivre, en compagnie du petit-fils de la narratrice, une descente dans les caves de « la secte des Plumes » où office une étrange et redoutable prêtresse qui cherche à vaincre la mal en composant avec lui. Cette descente s’avère un échec, car le héros, cédant au principe de plaisir n’a pas accepté le principe de réalité et de résistance qui seul, aurait pu le sauver. Dans ce cas encore, le livre pour adultes se conclut sur une fin ouverte, sur une non résolution de la quête, en parfaite opposition avec les réussites que Claudine Jacques propose à ses jeunes lecteurs, comme elle l’avait déjà fait dans un autre bref roman pour la jeunesse, Le piège, publié par les nouvelles éditions du Niaouli en 1999.

 Dans ce récit, comme dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara, une fin heureuse est accordée sans ambiguïté au lecteur : le leader d’une bande de jeunes garçons, Pierrot, d’origine indienne y est un enfant terrible qui conduit une fille et ses amis, l’un d’origine vietnamienne, l’autre Mélanésien dans une aventure incroyable à travers le montagnes pour sauver de la prison un certain Volta, un homme vivant hors normes, mais proche de la nature. La différence marquante significative n’est pas tant celle qui existe entre les ethnies, mais la jalousie qui oppose Pierrot à son frère aîné dans le cadre des identifications familiales : « Mais cette différence n’est ni un plus, ni un moins. C’est seulement une différence, tu comprends ?, lui dit sa mère. » L’ultime péripétie de l’histoire se conclut par une descente de Pierrot et de ses amis dans une grotte, par un ensevelissement quasi rituel sous du guano de roussettes et d’hirondelles (métaphore d’une mort totémique croisée) et par la découverte des restes d’un oiseau fossile, le Sylviornis neocaledoniae, l’être le plus ancien ayant vécu sur ce territoire, dans une remontée archéologique qui offre le modèle tacite, comme à l’époque de Freud, de l’investigation psychanalytique : le marquage lignager de la différence est constitutif de l’identité. L’endémique (le Sylviornis, comme le cagou, la cordyline ou le niaouli), référence du laboratoire identitaire calédonien, a ses racines totémiques dans la préhistoire. Mais il ne doit pas être « pétrifié », comme cette « différence » que prône Hannah Arendt, citée en exergue dans L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne : il n’est là que pour être repris que dans la convivialité d’un jeu, ou d’un enjeu plus sérieux, qui implique aujourd’hui les technologies de la nouvelle communication, comme on l’a vu avec K@o.nc: il doit être capable en tout cas de rapprocher les partenaires que l’exclusion pourrait transformer en antagonistes.

 

La Nouvelle-Calédonie, du Rêve à l’utopie : l’ancêtre en cause ou le « génie féminin » du style

 

Devant la répétition des cataclysmes qui remettent en cause les acquis de la civilisation, Claudine Jacques, auteur des Cœurs barbelés de 1998 et co-fondatrice de l’Association des écrivains de Nouvelle-Calédonie, paraît le porte-parole d’une nouvelle utopie dont le foyer se trouve à mi-chemin entre un idéal libertaire et une tradition réensemencée par un humanisme qui dépasse le modèle occidental, comme celui des sociétés patriarcales. L’enjeu que nous évoquions à l’instant est bien toujours la femme et la romancière affirme sa fidélité à une longue revendication :

« Nous savons ce qui s’est passé, je l’ai moi-même vécu, j’ai porté dans une extrême jeunesse mon soutien-gorge en étendard dans des manifestations qui hurlaient l’envie d’être libre et respectée. » (p. 81)

 

    Cet idéal échappera-t-il au joug des nouvelles formes de tyrannie, telles que les incarne le propre petit-fils de la bibliothécaire, qui spécule sur l’amour de celle qui l’aime pour la forcer à obéir à ses fins ? La réalité donne à douter d’un quelconque progrès :

 

     « Et voilà que tout recommence…Les femmes sauvages que nous livrerons aux Etres sans mémoire seront considérées comme des bêtes de somme, des esclaves sexuelles, des serpillières » (Ibid.)

 

     Le schéma structurel de L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne est donc exactement l’inverse de celui de K@o.nc ou le vrai voyage de Clara : la bibliothécaire est devenue cette ancêtre, la grand-mère qui détient la sagesse et c’est son petit-fils qui représente un danger pour la jeune fille. Contre cette menace, une seule règle de conduite : l’affirmation  d’un amour qui supprime toute barrière, qui se fonde sur le plaisir, comme dans l’épisode où la bibliothécaire âgée rencontre l’ecclésiastique (« il palpe mes seins fanés sous la toile de ma robe… », p.103), mais dans le respect de la libre volonté de l’Autre (« l’écoute, la compréhension, le respect », p. 210) et dans la poursuite d’un bonheur communautaire qui ne soit pas fondé sur l’exclusion. D’où « Le grand Rêve, le voyage, la plante, toutes les images mentales » que recherche un des neuf sages : Abô, dont le nom désigne un Kanak. Et le mythe du Rêve aborigène refait surface dans la parole du Gardien des légendes :

 

« et son sifflement porte en lui l’essoufflement des déserts traversés, l’écho des grottes vides, la qu^te éternelle, avant le grand désordre, la mère… voyageait avec ses guerriers .et ses femmes… le long des rivières profondes…jusqu’au lac Mungo…et plus loin encore…pour y laisser… les esprits fertiles de ses enfants… afin qu’ils y créent la vie. » (p.182).

     De nouveau et toujours, l’éternel retour du féminin et du matrilinéaire vers l’eau douce et le long de ces rivières qui, dans un autre mythe impliquant deux sœurs sans mari ,devinrent au terme d’un longue épreuve « leurs enfants » (p. 185). Presque une parthénogenèse contre la répétition et la rupture du masculin et du Sauvage.

 

Contre la menace des totalitarismes - ceux que dénonçait déjà Hannah Arendt, comme ceux qui s’annoncent aujourd’hui dans le contexte de l’émergence d’Etats post-coloniaux – la romancière néo-calédonienne, fait valoir les liens que la lutte d’un nouveau féminisme revendique comme garantie des solidarités et convivialités exigées par des sociétés qui seront forcément multiculturelles. Une matrilinéarité inédite, inspirée par le modèle de l’ancêtre femme - la grand-mère, comme détentrice de la sagesse et de la loi d’amour dans l’échange symbolique de la « tribu » - paraît ainsi, à l’heure de la mondialisation, sa réponse aux violences exercées par l’homme, au moment où la conquête du pouvoir aiguise et réactive les tendances à la domination masculine. C’est bien la femme, et la petite fille en particulier, qui sont les premières victimes de la mutation en cours, avec la montée des intégrismes et des fanatismes religieux porteurs de régression culturelle, et la recrudescence des exclusions de l’Autre qu’entérinent les purifications ethniques, que celles-ci s’opèrent scandaleusement à découvert, comme au Darfour, ou se dessinent de manière plus feutrée dans les discours de certains partis indépendantistes.

Dans ce contexte, deux voies sont empruntées par l’écrivain d’avant-garde : la première est le culte d’une gémellité virtuelle qui fait de l’Autre le double de la même famille. J’ai montré ailleurs, comment certaines nouvelles de Claudine Jacques et de Déwé Gorodé, écrivain kanak, membre d’une branche du parti indépendantiste, Vice-Présidente du premier gouvernement autonome calédonien de 1999, chargée de la Culture dans le Congrès qui gère les affaires de la Nouvelle-Calédonie d’après les accords de Nouméa de 1998, dialoguent, et parfois se font écho dans le choix de leurs thèmes et de leurs préoccupations concernant l’avenir de la jeunesse du Territoire (1). Déwé Gorodé qui plaçait en tête de son recueil L’agenda (Editions grain de Sable, 1996), une citation de Malik Fall : « Mon fils, tu n’auras pas la haine au cœur.», n’écrit pas pour les enfants, mais ses oeuvres ont ouvert la brèche qui inspire la nouvelle génération.

La deuxième voie, pour l’écrivain « caldoche » qui porte le poids d’une colonisation dont elle a hérité, est de pratiquer une écriture qui fait de la parole écrite la « chair d’un Nouveau Monde » et d’un « Paradis partagé », un peu à la manière de Colette, saisie dans le regard critique de Julia Kristeva dans sa quête d’une définition du « génie féminin » (2), un génie de la liaison et de l’échange. Il s’agit pour elle, dans cette « interpénétration de la langue et du monde », de dire toutes les beautés d’une nature luxuriante et d’une culture extraordinairement différente de la nôtre par ses mythes et traditions. Et cela, sans aveuglement politique et avec une lucidité exemplaire, dans une forme d’engagement pour un avenir commun avec l’Autre, kanak, tahitien, wallisien ou vietnamien, dépassant les fantasmes de l’angoisse existentielle et la violence psychique subie ou exercée. A l’opposé des Claudine de Colette que Julia Kristeva perçoit essentiellement comme une « païenne », la Claudine néo-calédonienne se caractérise certes par l’absorption sensorielle d’une flore et d’une faune originales où triomphe « l’endémique » (des plantes et des animaux qui n’existent  pas ailleurs : qui sait que « le perroquet-banane est un poisson ?), par le brassage des mythes autochtones. Mais sa « parabole païenne » est aussi une saisie à chaud de l’histoire contemporaine sanglante, où la complexité culturelle et l’héritage colonial du bagne créé en 1853 impliquent encore une singularité exceptionnelle du français ; celui-ci est pratiqué comme langue véhiculaire, mais enrichi de toute une série de mots et de formules venues des langues kanak ou d’ailleurs et traduisant l’originalité d’un « melting pot » en pleine ébullition et dont il importe de conjurer les dérives. Le « cannibalisme » des îles du Pacifique dont la mémoire nourrit l’inconscient psychanalytique au stade oral, n’est pas le moindre trait culturel auquel Claudine Jacques recourt dans ses fictions… Loin de céder à la facilité d’une rhétorique de l’engagement qui couperait les ailes d’un style personnel, l’écrivain fonde l’utopie de sa très belle sortie hors de l’ethnocentrisme européen sur une langue inégalable : la littérature qu’elle écrit pour les enfants est partie prenante de son évolution dont elle assure les valeurs et les engagements.

 

Notes

1)                                       Jean Perrot, « Littérature de jeunesse émergente : marginale ou centrale au cœur de l’institution? » in (sous la direction de Sonia Faessel), Les littératures émergentes du Pacifique, Paris : In Press, 2004.

2)                                       Julia Kristeva, Le génie féminin 3. Colette, Librairie Arthème Fayard, 2002. Réed. Paris : Gallimard (Folio Essais), 2004.

C’est pas la faute de la lune, éditions du Niaouli
Dominique Jouve, Université de la Nouvelle-Calédonie, EA 3327 Transcultures

Des lunes et des femmes 

Claudine Jacques, Calédonienne de cœur et de choix, lauréate du prix de la nouvelle francophone, elle s’est fait reconnaître comme écrivain par des recueils de nouvelles : Nos silences sont si fragiles (1995), Ce ne sont que des histoires d’amour(1996), C’est pas la faute de la lune (1997) avant d’aborder le genre romanesque avec Les Cœurs barbelés (1998) et L’Homme-lézard (2000). Elle propose également des récits pour la jeunesse dans la série des Falous et dans K@o.nc ou le vrai voyage de Clara. Nous nous intéresserons ici au troisième recueil de nouvelles, qui ressortit au fantastique, que nous approcherons sous les modalités d’une oralité jouée et ludique, ce qui nous amènera à examiner la position du narrateur et du narrataire par rapport au surnaturel

 Il est remarquable de constater la coïncidence des choix de Jean Mariotti avant la Seconde Guerre Mondiale, et de Claudine Jacques cinquante ans plus tard. Mariotti présente ses Contes de Poindi comme un récit second par rapport aux histoires que Mandarine-Watchouma, sa « mère adoptive » kanak lui a livrées par bribes. En sous titrant son livre « Petites histoires calédoniennes. Anecdotes, rumeurs, ragots et mensonges », Claudine Jacques elle aussi donne ses textes comme une littérature seconde, dérivée de l’anonymat d’une parole collective. L’auteur(e) est une conteuse parmi d’autres, une perle dans un collier infini de dires. Mariotti a choisi d’aborder le monde kanak par les contes merveilleux destinés aux enfants où l’on rencontrera des animaux qui parlent, tourterelles, anguilles, corbeau etc. En revanche, le monde de Claudine Jacques est celui des adultes, il associe des histoires tragiques de mort, de meurtres, de disparitions et d’apparitions dans une tonalité qui tient autant de l’étrange que du fantastique Ces deux auteurs ont choisi d’évoquer des croyances océaniennes par des marges : les « contes pour enfants » et les « histoires de bonne femme », des histoires décontextualisables, qu’on peut comprendre et apprécier hors de toute référence trop précise aux structures des chefferies et des clans, qu’on peut redire sans se préoccuper de savoir si l’on a le droit de parler. les « histoires calédoniennes » de Claudine Jacques concernent aussi bien les îles Loyauté que la Grande Terre, les Calédoniens d’origine européenne que les Wallisiens vivant en Nouvelle-Calédonie. Elles nous montrent une Océanie moderne et mélangée, une Calédonie multiculturelle, un pays en transition.

Du point de vue formel, ces nouvelles pratiquent un mixage entre un genre établi au cours du XIXè siècle européen et des traits d’oralité marqués par le mélange des langues : le français est la langue dominante, langue véhiculaire, langue de communication entre les « ethnies » autochtones, d’où l’appartenance de ces nouvelles à l’espace francophone. Mais par leurs prénoms, les personnages sont des Kanak (Sinöeë, Wapata, Wahaja, Huzu, Melimala, Ka-ïthel), des Wallisiens (Amalina, Palé), ou encore des Caldoches de la brousse, aux origines mêlées : Kévin, Georges, Marcel, Ginette, Willy. D’autre part, appartiennent aux langues océaniennes des exclamations usuelles (Wanamachaaaa, page 62), mais plus encore le chant religieux chanté en wallisien, le chant de la revenante, quelques répliques (page 77), ou encore des mots qui désignent l’offrande respectueuse (le mau kava page 80) ou les vêtements. On pourrait ne voir là que la force de l’écriture réaliste qui ancre actions, personnages et objets dans un cadre que le lecteur reconnaîtra pour sien. Il y a aussi, déjà, la vision d’un monde océanien qui associe le réel et le surnaturel. Ainsi, l’Ave Maria chanté par Palé avec conviction nous prépare à l’apparition de la revenante Amalina, par l’interpénétration des chants, celui dedié à la Vierge et celui du spectre. L’apparition chante pour Palé dans la même langue que lui, et avec le même « naturel ». C’est une complicité textuelle du même ordre qui se tisse entre le jeune homme appelé Ka-ïthel et sa Dame Blanche, car son nom signifie «  Celui qui cherche ». La configuration de l’ensemble s’inscrit volontairement dans le monde océanien, du titre de la nouvelle d’ouverture, «Sinöeë », aux derniers mots (volontairement ambigus) de la nouvelle finale « au paradis des Kanak »

Claudine Jacques veut nous amener dans un univers où les frontières entre le réel et le surnaturel sont poreuses, et puisqu’elles sont telles pour les personnages, le réalisme de l’écriture se transforme en réalisme magique. Le sous-titre « petites histoire calédoniennes. Anecdotes, rumeurs, ragots et mensonges » souligne cette marge de manœuvre pour la lecture, comme si l’auteur(e) offrait un curseur que le lecteur déplacera à son gré. Il propose un protocole de lecture qui déplace la nécessité du Vrai : les faits rapportés sont peut-être inventés, faux, mensongers, il n’empêche que les histoires sont vraiment des histoires, elles se racontent et se colportent. Ainsi la narratrice[1] se pose-t-elle d’abord comme une oreille curieuse, un enregistreur sensible, en dehors de tout jugement de vérité ou de moralité. L’écriture commence par une écoute attentive, par un affût. Celle-qui-écoute recueille avidement tous ces dires chuchotés, murmurés, et suggère au lecteur d’adopter la même posture, celle de l’enfant qui tend l’oreille, épie des vibrations, surprend une conversation qui ne lui était pas destinée, transgresse un interdit. Car ce sont des secrets, des histoires qui bafouent les convenances, la morale, la religion officielle, des histoires qui ont trait à la sexualité, à la mort, à la perméabilité des limites rassurantes de notre monde.  Celle-qui-retranscrit ces anecdotes participe de la transmission orale, elle devient commère pour un ou une narrataire commère et complice, que le texte apostrophe et conseille, comme dans un conte. Ces bavardages qui tournent à la médisance sont thématisés par la nouvelle « Céleste(s) », puisque les deux sœurs, filles d’une sorcière ou réputée telle, sont les cibles de ragots et de rumeurs. D’autres nouvelles évoquent également la présence des ragots et des rumeurs, les langues qui vont bon train, dans « L’Arbre souvenir » et aussi dans « L’Incendie ». La narratrice nous accompagne avec un sourire tantôt malicieux tantôt sarcastique, d’autant qu’à la rumeur sociale répondent en écho les bruits du monde. Il n’y a pas de silence dans ces nouvelles. La marée montante dans la mangrove suscite mille bruits :

Tout bruit, tout craque, tout murmure, tout siffle à proximité d’oreille.[2]

Plus significatif encore, voilà qu’un vieux sage s’endort dans les frémissements oraculaires de sa bouilloire :

L’eau chante et parle dans la bouilloire suspendue, noire de suie. Elle fredonne de bien étranges histoires.[3]

Il y a une continuité entre le bouche à oreille et les murmures du monde, auxquels la narratrice attribue le rôle de contrepoint naturel de la vie humaine, parce qu’ils manifestent la présence du sacré. Ces vibrations portent parfois le poids d’un passé lourd de rancœurs et de haines, elles transmettent une mémoire tragique, comme les craquements de la maison dans « L’Incendie » :

Le moindre craquement de la vieille maison bavarde, toute en gémissements séniles, en souffles vagabonds, en grincements provocants, en frottements écorchés, en chuchotis feutrés, en tintements métalliques, la faisait sursauter. (…) Elle [Audrey] n’était que perception frémissante dans l’océan sonore familier, essayant de saisir le murmure étranger, le signal inconnu, l’autre bruit. [4]

Au plaisir de l’oreille, à ses frissons, se joint celui de la bouche bavarde qui tire jouissance de cancaner, bavarder, colporter, enjoliver, mentir peut-être dans une ronde de « parleuses ». Mais a-t-on envie de démêler le vrai du faux dans les « rumeurs, ragots et mensonges » ? Une part de l’étrange, dans ces nouvelles, vient moins des personnages ou même des faits, que de la position ambivalente de la narratrice, et même de son ubiquité (elle sait des paroles de Lifou, de Maré, de la brousse etc., « céleste » parmi les célestes[5], sorcière qui se transporte par télépathie au même titre que ses deux personnages Wahaja et Wapata) et on retrouve à ce point l’analyse de Nodier, qui évoque la muse du fantastique comme le « murmure confus d’une vibration qui s’éteint de plus en plus dans le vide »[6]. Nodier lie ce type de parole à la femme «sentimentale, rêveuse et peut-être un peu sorcière »[7]. Les nouvelles proposées par Claudine Jacques représentent le moment où ces vibrations semblent s’organiser en différentes histoires ayant un début et une fin avant de se confondre à nouveau, comme un chant se dégagerait d’une masse indistincte de sons, avant de se perdre à nouveau dans les rumeurs du monde.

Le titre du recueil affiche son appartenance à la langue orale : c’est un fragment de discours, dont la référence est appelée par le déictique « ce » qui désigne l’ensemble des nouvelles ; Claudine Jacques avait procédé de même pour ses deux précédents recueils, en donnant un titre métapoétique, un jugement, une impression qui flotte et surnage au dessus du ressac des paroles. Celui du troisième recueil renvoie à des expressions figées ou proverbiales où la lune est la cause de la distraction (être dans la lune), des humeurs inexplicables (être bien ou mal luné), ou même de la folie et de l’hallucination (un coup de lune). Elle semble associée aux expériences, bénignes ou non, de dépossession, de possession, de transformation. La lune évoque aussi le féminin, avec le retour du cycle lunaire, mais aussi le temps circulaire de ce qui meurt et renaît. L’auteur(e) lance sa mise sur la table qu’est la couverture du livre : mise en jeu, enjeu : qui est coupable si ce n’est pas la lune? Quelles sont les parts du jeu et du sérieux ? Jusqu’à quel point pourrons-nous suivre la conscience commune ? On peut décider comme nous y incite la quatrième de couverture, que ce titre doit être complété par une affirmation : «À bien y regarder, c’est peut-être de sa faute, à la lune ? » ou encore objecter « mais si, c’est bien la faute de la lune, et non pas celle des hommes, des femmes, de la saison, des pères ou des grands pères.. .» comme deux arguments qui s’opposent Libre au lecteur, donc, de réagir au titre.... L’auteur(e) refuse par ces énoncés que l’esprit de sérieux trahisse ce jeu savant entre affirmation et dénégation, elle tient à ce que le sens reste ouvert, se dédouble. Le titre n’est pas un programme, c’est l’ouverture d’un processus.

Chaque nouvelle est associée en effet à une des phases de la lune : lune montante, pleine lune, lune décroissante, nuit noire, nouvelle lune. La temporalité des récits s’inscrit donc dans un temps cyclique, ce qui pourrait être rassurant, comme dans la première nouvelle :

La nuit est étoilée. Un croissant de lune montante rassure les hommes éveillés. Il y aura d’autres lunes. Et d’autres soleils.[8]

Dans ce texte intitulé du nom du personnage, Sinöeë, il y a bien une transgression des interdits qui sera punie : les lianes enserrent le héros, ses orteils deviennent racines, il se transforme en végétal prisonnier de la forêt enchantée. Mais, alors qu’il s’est transformé en arbre en poussant de toutes ses forces vers le ciel,  lors de la levée de deuil, la lune favorable envoie un rêve au vieux Kapu-qatr  qui parvient à le faire revenir dans sa tribu. Lors de la récolte des ignames, sa mère voit, au bout du champ un jeune homme qui ressemble à son fils.

C’est peut-être la lune qui a inspiré au jeune homme des rêves qui lui ont fait oublier les tabous ; elle est là pour le transformer à nouveau en homme et donner une fin étrange mais heureuse à cette histoire de double transformation. On pourrait penser à un conte merveilleux si le rôle de la lune était clairement bénéfique. Mais le rythme des astres et surtout leurs dispositions s’imposent à la vie humaine et aux émotions des personnages non pour le bonheur  le plus souvent mais pour le drame.

Dans la seconde nouvelle, qui donne son titre à l’ensemble du recueil, il est question d’un jeune pêcheur qui là encore s’égare, dans la mangrove cette fois-ci.  La lune, à laquelle il a l’habitude de parler, est ce soir-là « bien lointaine, indifférente et sournoise ». Jean-Christ est un rêveur « toujours dans la lune ». Surpris par la marée montante, il se rend compte qu’il devient un animal marin, tandis que la lune disparaît. Cette étrange mue se donne pour réelle quand on apprend de sa mère qu’une carapace de tortue a disparu du mur de sa chambre le jour où Jean-Christ a disparu. Cette métamorphose de l’homme en animal est racontée par le texte comme une nouvelle naissance :

La mue commence. Ses muscles fondent, ses os se désagrègent. Tout en lui bouge et se transforme. Il n’est plus qu’un tas de chair difforme sans armature, une palpitation.

Il est malaxé, trituré, détruit et reconstruit dans un mouvement sans fin, un genre de tourbillon, de gifle marine, qui le tourne et le retourne, l’aspire et l’enferme dans un moule.(…)

Il est. Il n’est plus. Il est autre.[9] 

Est-ce bien un être nouveau qui se forme ou n’est-ce pas plutôt un retour à la matrice de tous les êtres, à des formes antérieures, au big bang originel ? Au début de la nouvelle, nous apprenons que Jean-Christ a « une conscience aiguë, amère, de la mort quotidienne, impalpable » définie comme une métamorphose, une transformation, une évolution de chaque instant. Il rêve d’un univers plein et sans limites où les âmes des morts repartent habiter dans leur « galaxie originelle ». Jean-Christ trouve par cette mort dans les boues de la mangrove une fin digne de ses croyances, puisqu’il accomplit un désir de retour « à sa matière, à sa matrice ». Si les disparitions de plongeurs, de pêcheurs, de chasseurs appartiennent en Nouvelle-Calédonie au monde des faits divers, cette histoire nous renvoie à un ensemble confus et étrange de désirs et de croyances où la mort n’est plus absence mais devenir et renaissance. La narratrice se contente de nous donner le frisson et ne prend pas parti .

La troisième nouvelle, intitulée « Myriapode » associe le mensonge par exagération, puisque la bête mystérieuse est un mille-patte d’une taille démesurée, à la magie bénéfique d’un objet.

Lentement, elle fit tourner le bracelet du vieux autour de son poignet.

« Merci, grand-père », murmura-t-elle[10].

Le charme du cadeau est-il seulement une superstition ? Quelle est la part de la lune dans cette histoire ? Au tout début, elle est maléfique, apparaissant comme « une lune gibbeuse qui frappait aux lames de verre sale des lucarnes découpées dans l’épaisseur des murs de la boucherie » et donnant une clarté « plutôt lugubre ». C’est précisément le moment où se fait entendre un « bruit anormal, un genre de frottement ou de grésillement », où se répand un « relent de sang tiède ». La lune semble donner forme, dans sa malignité, au monstre qui émane d’elle, monstre assoiffé de sang, et cette thématique n’est pas sans rapport avec le crayon rouge et bleu avec lequel Jacyntha, qui ne veut pas être enceinte, marque ses « lunes » dans son calendrier. Le texte instaure une relation trouble entre ce sang putride et celui de la femme stérile. La résolution heureuse substitue à la relation amoureuse hors mariage la fondation d’une famille : le caractère néfaste de la lune semble déjoué, les jeunes deviennent adultes. On reconnaît certains traits du conte merveilleux : épreuves, objet magique obtenu d’un adjuvant, récompense finale du courage du héros et de la pureté de cœur de la jeune fille….

Nous avons déjà dit quelques mots de la nouvelle suivante « Céleste(s) », associée à la pleine lune :

Une lune sphérique,  superbe, laiteuse, semblait suspendue, telle une ampoule, au ciel étoilé. Elle dispensait une lumière floue qui caressait les formes endormies, allongeait leurs ombres détendues, éclairait sans brillance en poudrant l’espace d’or gris, lui accordant la faveur provisoire d’autres dimensions : des allées ouvertes, des perspectives obtuses, des recoins égarés, des contours différents, des reliefs inconnus.[11]

Le bel astre de la nuit est bien différent de la nouvelle précédente : dans sa rondeur, c’est une lune heureuse, féminine et maternelle, qui ouvre le champ des métamorphoses. Sous sa lumière, tout devient possible. C’est ainsi que Wahaja et Wapata les deux jumelles vont réaliser leur rêve, un voyage par la pensée vers la place des Cocotiers en abandonnant leurs corps matériels à Lifou, grâce à l’aide d’une plante magique. Ce faisant, elles deviennent enfin les sorcières qu’elles ne pouvaient devenir tant qu’elles étaient séparées. Ce sont là, semble-t-il, des sorcières innocentes, qui ne songent qu’à marier les amoureux avec l’accord des familles, et lorsqu’elles abordent le but de leur voyage, elles ne sont plus de vieilles femmes, mais des enfants curieuses qui virevoltent, qui veulent tout savoir, tout toucher, même le téléphone, qui ne marche pas sans carte, malgré leur puissance magique. Elles envisagent de faire gambader la statue de Roger Laroque ! Elles semblent pouvoir remonter le cours du temps et voir le Nouméa d’autrefois…Elles s’amusent, elles rient, comme la narratrice dont elles représentent peut-être un double. Leur gémellité, souvent source d’angoisses et de questions sur l’identité, est ici plaisir, partage, dans l’interpénétration du lieu et de la pensée. La lune bienveillante qui brillait à Nouméa les a attirées vers elle, elle les a rajeunies, elle leur a permis de retrouver le don venu du passé.

Le texte suivant, « L’Arbre-souvenir »[12] est tragique. Le nom des personnages laisse à penser qu’il s’agit d’un conte traditionnel transformé : l’homme s’appelle Huzu, la buse, et la jeune fille Mélimala, la tourterelle. Nous quittons cependant le merveilleux pour entrer dans un univers de souffrance, car Mélimala attend vainement son amoureux volage. La lune qui scande l’écoulement des jours et des mois « troués par le manque » est franchement hostile :

Elle tentait de déchiffrer son destin inscrit en caractères étrangers sur le jaune opalescent de chaque pleine lune, cette roue de lumière pâle qui la narguait en paradant d’un bout du ciel à l’autre. Son repère pour compter les mois. Son ennemie complaisante et régulière.

Ces nuits-là elle ne dormait pas, s’interrogeait, courait à l’arbre pour y contempler le manou rouge et blanc et son cœur oppressé gonflait dans sa poitrine à l’étouffer.[13]

Le retour de l’astre est maléfique, il ravive la souffrance, accentue la dépendance de l’héroïne par rapport à l’arbre ; la lune animée d’une vie autonome et sournoise  gouverne le destin malheureux de Mélimala qui se jette du haut de la falaise tandis qu’une buse tourne lentement autour de l’arbre. Cette nouvelle ne traite pas de la métamorphose physique d’un humain en arbre, l’arbre est habité par les sentiments, la mémoire, les émotions de la jeune fille. La possession amoureuse est donc captation, aliénation de l’innocente à qui l’âme et la vie sont dérobées mais s’identifient par osmose à l’arbre ; ainsi, ses souvenirs s’effacent comme les morceaux de tissus ternis par les pluies.

C’est encore d’un amour impossible que traite la nouvelle « Auto-stoppeuse », qui reprend l’histoire bien connue d’un jeune homme épris d’une belle inconnue qui s’avèrera une revenante. La description lorsqu’elle chante, « la tête penchée sur l’eau », fait d’elle une émanation de la lune, une figure semi humaine :

Son visage absorbe la pâleur de la lune. Les rayons s’attachent à ses cils, alignent des brillances argentées sur ses cheveux luisants, courent sur sa peau, légers, troublant les ombres lentes de la nuit.[14]

Comme dans l’histoire de Jean-Christ, la mère croit tout à fait aux apparitions de sa fille, bien qu’elle ne bénéficie pas de ces manifestations, comme si les mères avaient un lien secret avec la lune, la vie dans l’au-delà et la mort. Dans cette nouvelle, c’est en fait la revenante qui est lune. Nous assistons au don et au contre-don entre la revenante et le vivant : un collier de fleurs, un blouson de cuir. Là encore, la narratrice s’efface derrière la foi des personnages, sans prendre parti, nous laissant dans l’hésitation.

. Dans « L’incendie », Audrey, une toute jeune fille est seule dans une propriété de brousse, son père et ses frères ne devant rentrer que le lendemain. Dans la nuit noire, elle va être victime d’une bande voisins animés par la haine et la vengeance. Pour elle, la lune est néfaste :

La nuit était d’encre, tableau noir transpercé ça et là d’étoiles éclatées où la lueur avare d’une lune bossue, voilée par les lourds nuages d’orage qui menaçaient la région, ne dessinait autour d’elle qu’un faible halo grisâtre et malveillant .(…) Un silence pesant troublé de loin en loin par les appels lugubres des paons et les grondements du tonnerre s’était abattu sur la propriété.[15]

Nous sentons bien une complicité entre l’orage et la méchante lune, comme nous l’avons déjà expérimentée dans « L’Arbre-souvenir ». Comme nous suivons les événements en focalisation interne, nous ne sentons pas vraiment la transition entre la vie et la mort d’Audrey, qu’ évoquent un blanc typographique et des points de suspension. Par un brouillage des temps et des lieux, le personnage est dans le feu et voit les hommes avant qu’ils mettent le feu : le banian, arbre sacré lié à la mort dans le monde kanak, abrite l’arrière-grand-mère (sans doute kanak) d’Audrey. C’est elle qui « sauve » son arrière-petite fille. L’arbre, ou les esprits de l’arbre la maintiennent en « vie » pour qu’elle exerce sa vengeance :

Elle devina qu’elle serait l’âme nomade de la malédiction de l’arbre à qui elle appartenait désormais.

Par un miracle de l’amour, le père, en la berçant contre lui toute la nuit, lui permettra d’échapper à l’implacable loi de la vengeance. La malédiction de la lune dans ce texte est lié à la fois aux ragots, mensonges et calomnies qui circulent entre les voisins par suite des dégâts dus à la sécheresse, et à des causes plus subtiles : la maison garde la mémoire de la violence et des douleurs, le banian, arbre tabou, est le lieu de sépulture de l’arrière- grand-mère :

 « C’est une porte, répétait-elle, une porte vers le monde fleuri de l’au-delà. »[16]

Nous comprenons alors que cet arbre manifeste, dans la propriété moderne, la persistance des anciens dieux, des anciennes croyances : la lune a partie liée avec les tabous ancestraux, avec les esprits des morts qui reviennent hanter les lieux qu’habite la violence.

Dans la nouvelle suivante Le Carré des voyageurs, on change complètement d’atmosphère. En effet, un jeune homme accompagne pour la première fois une « conduite de troupeau » vers Nouméa, à la place de son père blessé. Troublé par l’éveil de sa propre sensualité, Georges s’imagine que son père a eu la perversité de lui confier un message pour sa maîtresse, il se sent trahi et au lieu de profiter de la « capitale », il ne remet pas la lettre et rentre à la propriété. Il apprend alors de son père que cette mystérieuse Élise est en fait son ancienne maîtresse d’école… à qui il demandait d’accueillir son fils pour quelques semaines ! C’est une méprise amusante, fondée sur la polysémie de « maîtresse ». Ce n’est pas un conte merveilleux, mais une histoire qui se finit bien parce que le fils a eu le courage d’affronter son père, parce que le père est un homme loyal…La narratrice a tiré «  chance » dans son jeu sur les phases de la lune.

Dans « La Station du Boghen » la brousse montre son visage dur et âpre. Une femme, Ginette, a épousé un homme plus âgé qu’elle, elle a fini par le haïr. Un jour, elle a l’idée de l’empoisonner. Mais le vieux Willy échange les assiettes (une mouche étant tombée dans la sienne) et c’est l’empoisonneuse qui tombe foudroyée, à la stupéfaction du mari. La morale est sauve grâce au hasard… ce qui n’est pas très moral. Mais on peut penser également que Willy est sauvé à cause de son accord avec la nature, dont il est une émanation : « taillé dans un bois de fer », il se gorge de miel de niaouli, il ne mange que les produits de sa terre, il se soigne « avec des herbes canaques ». Il «  sait » quelque chose que la conscience commune occulte :

Il n’aimait ni la pluie ni le vent, mais redoutait surtout les nuits de lune faucille. Des croyances ancrées au plus profond de lui, histoires écoutées pendant son enfance et perpétuées par les veillées, disaient qu’elle provoquait le mort en son dernier croissant.[17]

Là encore la méchante lune, d’obscurs souvenirs liés à l’enfance et les racontars ont partie liée, comme si dans notre monde, le seul savoir sur la mort et la renaissance, sur le hasard et la nécessité était donné par la rumeur.

Après ce récit violent, le dernier texte « La Dame Blanche » est à la fois étrange et apaisant. Il est donné comme la reprise d’un conte très répandu dans le Pacifique « petit conte de nouvelle lune ou la « véritable » histoire de la dame blanche ». Les guillemets encadrant le terme « véritable » suggèrent avec humour que la conteuse assume pleinement sa variation personnelle de cette histoire. La conteuse joue avec les contraintes du genre.

Un jeune Kanak, Ka-ïthel, en proie à « un étrange feu », le destin que lui assigne son prénom, quitte sa tribu pour sauver après un cyclone, « un corps inerte », « une jeune enfant » qu’il met à l’abri dans une grotte, qu’il soigne et nourrit sans se faire apercevoir d’elle. Il en tombe amoureux et la contemple lorsqu’elle va se baigner dans la mer. Comme dans « Auto-stoppeuse », c’est le corps féminin qui a les propriétés des rayons de la lune « lorsque, nue et blanche comme le ventre des raies, elle entrait dans l’eau transparente où elle flottait, aussi dansante qu’une algue, les yeux fermés et le sourire aux lèvres. » Lorsqu’ ils se parlent enfin, c’est un serment d’amour qui est échangé, et elle lui enjoint de revenir avant trente jours. Bien sûr, le malheureux laisse passer le délai et doit vivre une vie d’errance solitaire. Cependant, nous assure la conteuse, la Dame Blanche revient parfois sur la terre pour rechercher la trace de son amoureux, et il ne faut point en avoir peur. La leçon de l’ensemble du recueil est énoncée dans les dernières lignes :

La vie et la mort ne sont que des points continus d’un même cercle mais il semble parfois que le temps coule plus lentement dans l’au-delà.

À cause du bonheur infini de chaque instant.[18]

C’est donc à une temporalité et à un espace circulaires que ces nouvelles se réfèrent : pas de séparation entre morts et vivants, pas de coupure entre présent, passé et avenir, mais le retour bienheureux du cycle. Meurs et deviens !

On a donc pu constater dans l’hétérogénéité thématique de ces nouvelles plusieurs fils directeurs : celui des métamorphoses qui abolissent les limites entre le végétal, l’animal et l’humain, celui des rencontres et des amours entre vivants et morts, qui abolit les conceptions de la mort comme absence, deuil irrémédiable. Les personnages de ces nouvelles n’hésitent guère devant le surnaturel, ils vivent dans le surnaturel qui est le contrepoint de leurs actes. On voit cependant que le pouvoir d’accueillir l’invisible est associé principalement à la femme, maîtresse de la vie et de la mort. Femme-lune, elle oscille entre le bonheur et le drame, parfois complice, parfois méchante, avec une indifférence subversive à la morale commune, puisqu’elle admet la vengeance personnelle. Très attentive aux cancans et rumeurs, elle ne dénie pas la perversité ordinaire et peut en jouer et même en jouir. Un autre point qui me semble original, c’est le manque de présence des hommes, surtout des pères. Entre les jeunes qui se cherchent et les grands parents, la génération intermédiaire est textuellement absente. Ceci nous amènerait à interroger l’imaginaire particulier de ces contes fantastiques. Si la thématique de la transgression peut être ramenée à celle de la castration, et donc à des problématiques oedipiennes,  il nous semble que l’angoisse de mort recouvre un fantasme originel qui est le retour au ventre maternel. Or, comme le rappelle Michel Picard [19], « la peur et la haine des femmes, porteuses de mort et de calamités, a quelque chose d’immémorial chez les hommes », ce qui nous vaut ces « cohortes de Mères terrifiantes et mortifères ». Dans le recueil de Claudine Jacques, la narratrice-conteuse reprend des histoires qui nous persuaderaient plutôt du pouvoir de séduction des figures renouvelées de la mère originelle qui revient reprendre l’homme en tant que Fils. Elle nous murmure que c’est peut-être la voie de la Nature, et que, tant que ces histoires restent des histoires, on peut jouer avec ces fantasmes ; la langue, la bouche, le bavardage nous sauvent de l’angoisse de la perte et de la folie.

 

[1] On se permettra de mettre au féminin le nom de cette instance, puisqu’il n’y a aucun indice dans le texte qui laisse à penser qu’il s’agit d’un narrateur masculin.[2] Ibidem page 24.

[3] Ibidem page 17.

[4] Ibidem page 93.

[5] La quatrième nouvelle du recueil s’intitule « Céleste(s) », elle raconte le voyage par télépathie de deux vielles femmes de Lifou à Nouméa, place des Cocotiers, où se trouve la fontaine Céleste.

[6] Op.cit., page 16

[7] Ibidem page 31.

[8] Ibidem page 17.

[9] Ibidem pages 30-31.

[10] Ibidem page 51.

[11] Ibidem pages53-54.

[12] Sur ce thème, on peut aussi lire le recueil poétique de Jean-Claude Bourdais L’arbre à souvenir, Nouméa, éditions L’Herbier de Feu, 2000.

[13] Op.cit. page 68.

[14] Ibidem page 77.

[15] Ibidem pages 85- 86.

[16] Ibidem page 97.

[17] Ibidem page 143.

[18] Ibidem page 151.

[19] Dans La Littérature et la mort, PUF écriture, 1995, pages 123 et sq.

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LE MOT DE L'EDITEUR :

J’ai découvert la poésie d’Imasango en Nouvelle-Calédonie. Elle y est née, elle y vit, enracinée comme un arbre dans sa terre natale. Pourtant, les poèmes que rassemble ce recueil, le premier publié hors de son île, mêlent le thème de l’amour à celui du voyage. Comme si le désir était la promesse d’un départ ;
la caresse, une cartographie des sens ; le corps de l’aimé, un rivage ; la jouissance, une terra incognita. La Carte du Tendre d’une femme d’Océanie ? Pas seulement. Par son lyrisme sensuel, Imasango interroge la part métisse de nos identités, rappelant que la poésie s’exprime toujours à tu et à toi. Dans la mangrove des passions, voix mêlées et corps emmêlés disent, avec une mystérieuse évidence, que les mots servent à tresser la natte de notre humanité.

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