L’âge du perroquet banane

Auteur(e) : Claudine JACQUES

Roman/Thriller océanien

Lu sur Ultraviolette : Une île au trésor de sang…
Lire ce « thriller océanien », c’est entrer dans les motifs immémoriaux de l’île, dans ce qu’elle a de rassurant et d’inquiétant. Ventre maternel, « l’île comme un cocon », nous dit Harry, ou voie sans issue, l’île fascine : d’Ithaque à Shutter Island, des limbes du Pacifique à Sa majesté des mouches, de Marivaux à Papillon, en passant par les Dix petits nègres.
Le roman s’ouvre et se ferme de façon circulaire comme les tambours battants : un monde clos, architecturé, se présente. Claudine Jacques a conçu son texte à l’image d’un archipel : de personnages en personnages, l’auteur égraine les indices et nous oblige à l’Odyssée. La lecture est prenante, à suspense. On comprend vite qui est le criminel… Mais qui seront les victimes et surtout qui joue le rôle de l’inspecteur ? Comme la plante qui produit le kava « cache ses vertus sous une chétive insignifiance », chaque personnage possède des facettes trompeuses qui vont se révéler grâce au kaléidoscope de la polyphonie narrative. Les mystères, les secrets se dévoilent les uns après les autres, nous présentent des caractères étonnants.
Claudine Jacques raconte ainsi les fondements de la lâcheté de Belelu, « né seul, […] ni père attentif, ni mère aimante, aucune colonne vertébrale, à part l’étude et la satisfaction d’avoir réussi ». Elle décrit la naïveté du grand Harry. Elle montre la fragilité et la vulnérabilité de la jeune fille dans le monde océanien : « à genoux », « docile ». Elle peint aussi, avec justesse, les rouages de l’avidité à travers le personnage de Bigfala, sorte de Scylla qui engloutit avec lui les cultures primitives.
En effet, ces personnages bien campés, qui se débattent dans le monde tantôt mirifique tantôt hostile de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, laissent en arrière-plan la dislocation d’un univers. Entre mythe et épopée, Le bouclier rouge vous entraînera sur la banquise, qui fond lentement, de cultures ancestrales, dont les morceaux épars, morts dans les musées, seront bientôt les seuls vestiges. L’auteur démontre, par une habile mise en abîme, la destruction de la Coutume. Elle crée une mythologie recomposée à l’instar de L’Epoque des grands vents, ce texte que Bigfala pose comme fondateur pour justifier ses actes, mais qui n’est que le ressassement de rites primitifs passés au crible de la modernité. Le trafic des œuvres d’art premier, qui sous-tend le roman et lui donne son essence narrative, n’est que le symptôme d’un effondrement plus profond : le bouclier rouge se retrouve alors proche d’un « diamant de sang » africain. « Il y a eux les méchants, et il y a nous les très méchants. »
Bigfala cherche à s’imprégner des autres, à devenir l’autre par le biais de sa quête de bambous gravés, de poteries, de boucliers. « Tous ces objets sont des miroirs de lui-même » : les collectionneurs, comme les dévoreurs, cherchent à s’approprier un monde, mais « la culture, ce n’est pas un patchwork d’apparences, c’est un tout. » Les limites de deux univers se dessinent : l’homme avide, malgré son envie de possession, par le vol, par le viol, reste au seuil. Parce qu’à Nabanga island, concentré fractal de notre monde, il ne s’agit plus d’avoir mais d’être.