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Auteur(e) : Claudine JACQUES

Le petit roman de Claudine Jacques, [email protected] ou le vrai voyage de Clara illustré par de superbes gravures de l’artiste mélanésienne Paula Boi et publié en 2001 dans la collection « Moustik qui vole » par les éditions Grain de Sable et le Centre de documentation pédagogique de Nouméa en Nouvelle-Calédonie ne paie pas de mine et pourra passer, aux yeux des non-initiés, pour une fiction trop directement pédagogique. Il n’en est rien et l’œuvre qui nous vient de si loin mérite de figurer, comme L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne, le dernier roman pour adulte de l’écrivain, parmi les réalisations les plus denses de l’avant-garde contemporaine : sous son apparente innocence, elle cache une redoutable connaissance de la mythologie Kanak redoublant les figures de la mythologie grecque (d’où, certainement, résulte un certain hermétisme) et, dans sa brièveté, la parfaite maîtrise d’un récit palpitant et secrètement engagé qui associe les formes du conte aux ressources offertes par la manipulation des nouvelles technologies. Neals, le jeune héros de l’aventure qui « surfe sur le net » avec Clara, et qui « rêvait de courir les mers avec Jason à la recherche de la Toison d’Or », ne vogue-t-il pas au début « sur le net, toutes voiles dehors, avec Clara en proue » (p. 10), et ne va-t-il pas s’employer sauver son amie de périls insondables ? Et le dieu « Poséidon, maître des mers et détenteur de la pluie et de la sècheresse, capable de déclencher les tremblements de terre et les raz-de-marée », n’a-t-il pas pour rival les forces occultes de l’imaginaire mélanésien qui font que « c’est en touchant les taros géants que l’on provoque la foudre et les éclairs » ? (p. 7) Interrogations qui nous laissent mesurer déjà l’originalité de l’initiation imposée au hardi lecteur capable de pénétrer les arcanes d’une culture double.
Car, marquée aussi par la conscience des enjeux de la société traditionnelle en pleine mutation, et dans laquelle l’inégalité menace les Kanak, les femmes (soumises encore parfois aux mariages imposés) et plus particulièrement les filles, cette fiction devrait être dans notre article l’occasion d’un voyage instructif dans l’autre hémisphère, vers ce que nous appellerons une « île de la Résistance », l’antithèse involontaire de « l’île de la Délivrance » d’Alexandre Jardin examinée dans une précédente chronique au mois de mai. Une île doublement virtuelle et fictive, mais correspondant à un Territoire, bien réel celui-ci, où, fixé par les accords de Nouméa du 8 novembre 1998, le vote de 2018 décidera du destin de peuples différents, Kanak et Caldoche, qui, soit se sépareront à jamais dans une nouvelle Apocalypse, soit – et c’est à ce but que travaille ouvertement « l’Avenir ensemble » (termes qui désignent aussi le nouveau parti qui vient de gagner les élections sur « le Caillou » en mai 2004 et qui, avec son nouveau gouvernement présidé par Marie-Noëlle Thémereau, a mis fin au « règne » du néo-gaulliste Jacques Lafleur, président du RPCR, Rassemblement pour la Calédonie dans la République, majoritaire depuis vingt-sept ans) partageront un destin plus paisible. La situation sociale de l’île est marquée par un important exode des jeunes vers Nouméa, par un fort taux de chômage qui menace plus nettement les Kanak déracinés et par le contraste entre une région urbaine industrialisée et une « brousse » où la population rassemblée en « tribus » au mode de vie traditionnel, et parfois encore dans des conditions misérables, ne tire parfois des ressources suffisantes qu’en servant de main d’oeuvre dans l’exploitation des mines de bauxite (et l’on connaît peut-être le litige qui a conduit le nouveau gouvernement élu en mai à reconsidérer l’accord attribuant une nouvelle mine à un groupe canadien) et de nickel (les Chinois viennent cette année de passer une volumineuse commande de ce métal indispensable à la fabrication en forte croissance de leurs aciers de qualité). D’où la forte tentation de développer encore ces mines dont l’île porte les coutures à ciel ouvert, avec ses lagons pollués par la latérite mise à nu et que charrient les eaux de pluie. Comme le déclare un ouvrier de la « parabole païenne » de Claudine Jacques : « Ils ont fait venir des étrangers pour abattre les arbres, les déraciner et les pousser à l’eau. C’est là que tout a basculé. L’eau des sources est devenue rouge, rouge comme la sève des sang-dragons. » (p.54)
D’un autre côté, l’île, avec ses paysages, son climat, sa faune et sa végétation splendides, est parée de beautés tropicales et attire de plus en plus d’Européens, si bien qu’au vu des enjeux du référendum de 2018, un litige porte sur les chiffres des derniers recensements : la population dont les « métissages » ont diversifié les belles apparences, a-t-elle bien les pourcentages, attribués aux différents groupes : Mélanésiens (44, 1%), Européens (34, 1%), Tahitiens (2,6%), Indonésiens (2, 5%), Vietnamiens (1, 4%), Vanuatans (1,1%) et autres, comme le journal Le monde l’indiquait dans un article du 24 août 2004 ? Un changement culturel apparaît, en tout cas – et le travail d’édition du CRDP de Nouméa pour la promotion de la culture kanak, comme le début de publication d’albums en langues locales (Ciixa ma ciibwi, Création Grain de Sable, 2004) commandées par la Province Nord de l’île, dont le président Paul Néaoutyine dirige aussi le Palika (Parti de Libération kanak) le montrent – annonçant que l’avenir est ouvert…
Notre voyage, néanmoins, ne sera pas seulement culturel et social, mais aussi littéraire, à travers l’examen de certains motifs narratifs par lesquels se renouvelle et se transforme l’imaginaire des créateurs s’adressant aux enfants en ce début du millénaire. Nous avons, en effet, affaire avec les romans de Claudine Jacques à une littérature millénariste, au sens où un « avenir lumineux » (celui du bleu du Pacifique et des mers du Sud), malgré l’effondrement généralement proclamé des idéologies, est encore considéré comme possible. Cette oeuvre nous montre d’abord comment la littérature de jeunesse offre la révélation, en creux, des angoisses et des fantasmes qui hantent une société tout entière et qui s’expriment ouvertement dans la littérature pour adultes ; elle en offre ensuite le flamboyant contrepoint. Avec son dernier roman de littérature générale, L’âge du perroquet-banane. Parabole païenne publié par les éditions de Nouméa, L’Herbier de feu en 2003, Claudine Jacques place sa réflexion dans la lignée de celle d’Hannah Arendt (« Partout où une civilisation réduit à son degré minimum l’arrière-plan de la différence, elle finit par se pétrifier. », p. 75) et du postmoderne V.S. Naipaul (« Si nous n’y prenons pas garde, Bientôt, il ne restera que le vide pour survivre. », p. 169). Eloge de la différence et d’une maîtrise du futur, sa littérature est donc de survivance dans la diversité d’un monde qui a aboli toute notion de centre, qui nous renvoie les vérités de la « périphérie » revitalisée par la communication digitale, comme point de référence incontournable pour toute survie de la civilisation et comme lieu d’intense création littéraire. D’où l’exigence d’une écoute de cette voix qui nous parvient de l’autre côté de la terre et qui devrait être entendue des enfants de l’avenir dans l’émergence de nouveaux réseaux de convivialité.
Un voyage virtuel dans « le séjour paisible »
Dans [email protected] ou le vrai voyage de Clara, l’histoire est donc celle de la jeune pré-adolescente de neuf-dix ans, Clara, qui vit « en tribu » et qui appartient à la communauté mélanésienne ; au début du roman, elle vient de perdre sa grand-mère et se trouve désorientée dans ses études par son travail de deuil. Elle est aidée dans cette épreuve difficile par son camarade de classe de CM2, Neals. Les deux enfants à l’école sont membres d’un club d’informatique qui n’introduit pas de distinction ethnique. Un soir, ne voyant pas venir sa camarade qui a été absente dans la journée, et inquiet d’une disparition qui met le village en émoi, Neals prolonge sa séance de travail par une longue veille sur l’ordinateur du club Internet et c’est sur l’écran même de celui-ci que son amie lui apparaît, miniaturisée et aux prises avec divers animaux locaux (lézard, etc), monstres et totems de la mythologie kanak. Neals est-il victime d’une hallucination, ou bien Clara est-elle vraiment passé dans le domaine du virtuel, avalée par la machine, comme les deux héros de Cybermaman, album du même Alexandre Jardin analysé toujours dans le même article du mois de mai dernier ? Le contrat de lecture que seuls accepteront (et apprécieront) les lecteurs pratiquant l’informatique capables de naviguer sur les réseaux de la communication digitale rend vraisemblable cette ambiguïté : dans un voyage, où le fantastique et la science-fiction se mêlent au rêve (« rêve » personnel du garçon, mais aussi « Rêve » au sens du « Dreaming » aborigène, c’est-à-dire d’une fiction mettant le rêveur en relation avec le monde des dieux et des ancêtres), c’est au plus profond d’une « Gaïa » (la déesse de la Terre grecque est directement désignée par le programme que les enfants étudient avec leur instituteur) cybernétique que Clara, dans un avalement rituel, part à la recherche de son aïeule défunte et risque de se perdre « dans la mangrove mystérieuse des réseaux. » (p. 21) et de périr, victime de « l’Ogre des disques durs ». Elle parvient à ce pays, après être tombée, petite Alice mélanésienne, dans « le chaos d’avant l’Ordre, au début du Tout » (p. 29)jusqu’à l’arbre qui est la porte du monde des morts : un vieux banian (arbre qui est la porte du monde de l’au-delà dans la mythologie kanak).
Au terme de plusieurs épreuves dans le monde virtuel(dont la plus significative est celle qui la montre enserrée par des lianes d’un mystérieux pouvoir naturel), Clara, triomphant des obstacles sous le regard inquiet de Neals qui la surveille sur l’écran, parvient au lieu où se trouve son aïeule, « Le séjour paisible » (c’est le titre d’un chapitre du livre), le « Pays des Morts » de la culture kanak :
« Clara se retrouve en plein jour au bord de la mer, sur une île plate de sable blanc, blanc comme un gâteau d’igname.
Tout est bleu devant elle, le ciel, l’eau, les poissons qui sautent dans des filets d’or et d’argent tressés par des libellules. Elle se repaît un instant de tant de transparence, puis délaisse l’océan et se retourne, encore éblouie, ves la terre.
L’appelle le vert sombre d’une forêt de taros géants, plus haut que les plus hauts des pins colonnaires, sous la clarté magique de la ronde veilleuse somnambule qui tourne le dos au soleil :
« C’est ici que sont mes origines, songe Clara, lieu de séjour paisible, de la clarté à l’ombre, soleil et lune ensemble, sable et eau mélangés, ignames sèches et taros d’eau. » (p. 56)
Reléguant au second plan le contexte des mythes grecs du programme scolaire, la mythologie kanak est convoquée ici sous le signe du féminin pour exprimer le rituel d’une initiation idéale effectuée à travers l’expérience de la totalité que représente la « rencontre des contraires » de la « pensée primitive « (au sens lévi-straussien du mot) dans un cadre faisant jouer tous les codes significatifs de la culture kanak. Ceux-ci se répartissent dans un ordre décroissant qui fait passer le lecteur du code sensible immatériel de l’être (« de la clarté à l’ombre ») au code cosmogonique (« soleil et lune ensemble »), puis au code géologique (« sable et eau mélangés ») et ethno-économique (« ignames sèches et taros d’eau »). De plus, c’est l’initiée, elle-même, qui pratique l’analyse des significations accordées aux catégories sensibles de l’imaginaire. On s’aperçoit ici que cette description énigmatique, dont aucun élément n’est gratuit, implique une participation vigilante du lecteur. Il faut avoir une certaine connaissance de la mythologie kanak pour savoir que l’igname est le symbole du masculin et le taro celui de la femme et plus encore que les « pins colonnaires », aux formes élancées comme ces cyprès qui, en Grèce, poussent près des temples, sont plantés près des lieux sacrés (seuils de chefferies ou de sépultures).
Parvenue en un lieu où « le temps n’a plus cours », Clara est conduite jusqu’au « balassor » (étoffe de grand deuil faite d’écorce battue) de sa grand-mère par une tourterelle, animal dont le symbolisme s’instaure en antithèse avec l’oiseau mythique de la Nouvelle-Calédonie, le cagou, « au cri d’aboi » (p. 31) et qui ne peut pas voler. La tourterelle, elle, incarne la douceur et la légèreté et comme le déclare l’aïeule, elle-même, elle est le témoignage vivant d’une communication permanente entre le monde des morts et celui des vivants. Clara reçoit cette assurance de sa grand-mère même :
Mon cœur palpite dans sa poitrine. Je suis avec toi dans chaque tourterelle. Et dans la brise et dans le vent. » (p. 57)
Après ces mots d’assurance et de réconfort, l’aïeule qui affirme que la « connaissance » est dans l’enfant, peut relancer le cycle de la vie : « Va, ils t’attendent de l’autre côté des nuages. Monte sur l’indigo de l’arc-en-ciel qu voici et traverse le rideau du temps » (61) L’extase panique se confond ainsi avec le ressourcement dans la force matrilocale et matrilinéaire. L’exhortation est soutenue de toute l’emphase de la rhétorique baroque, en pleine conformité avec une tradition
L’initiation s’apparente ici à une élévation poétique et à un « triomphe » baroque : et, de fait, le parcours qu’a suivi Clara a permis à la narratrice de nommer une grande partie des plantes symboliques qui balisent l’aventure du héros initiatique du « Chemin kanak » dont le Centre Culturel Tjibaou de Nouméa offre aux touristes la mise en scène avec des personnages vivants et une description minutieuse des plantes sacrées :
« La tourterelle est revenue, elle sautille et volette devant Clara, la conduit sur un chemin qui serpente au travers des crotons écarlates, de bananiers chargés de fruits mûrs, de cordylines pourpres, de pommiers en fleurs… » (p. 56)
On aura remarqué l’ajout du pommier qui pose la note caldoche sur le décor des plantes endémiques. Et il faudrait faire ici le décompte de toutes les fleurs évoquées, depuis celles, odorantes, du frangipanier, que les femmes arborent sur l’oreille, jusqu’à celles qui composent les couronnes offertes aux invités. Dans un de ses récits de littérature générale, L‘homme –lézard (HB éditions, 2002), Claudine Jacques aussi prête à son personnage Kanak, la jeune Mandela attirée à la ville par des « mirages autrement plus fascinants », une émotion particulière au souvenir du lieu de sa naissance, un lieu qui correspond à celui que Clara vient de traverser :
« Elle songeait alors à la tranquillité de la tribu, là-haut dans le nord, à la brise de terre berçant les palmes et caressant la peau, au doux roucoulement des notous dans la brume, au cri des roussettes, à leur envol souple et lent dans le ciel mauve, à la case fumante. » (p.50)
Par sa fiction, Claudine Jacques renouvelle et transforme donc la vision d’un lieu idyllique qui, le plus souvent, était placée sous le signe du masculin par les conventions de l’Occident culturel, comme, par exemple, dans la littérature de jeunesse du dix-septième siècle écrite explicitement pour un enfant royal, avec celle de ce « pays d’Oasis » que déploie Termosiris, le prêtre d’Apollon dans Les aventures de Télémaque, de Fénelon destiné à l’apprentissage du duc de Bourgogne, le petit-fils de Louis XIV, le Roi-Soleil. La référence à la Grèce antique, pays d’un pays d’un bonheur naturel, et à ses beautés champêtres, inspirait aussi le « rêve de l’âge d’or » de Claude Lorrain, ce tableau Acis et Galatée aperçu au musée de Dresde et évoqué par Dostoïevski dans Les Possédés, L’adolescent et dans Le rêve d’un homme ridicule. Comme le déclare Versilov de L’adolescent, ce que l’on voit décrit alors, c’est « comme dans le tableau un coin de l’Archipel tout en ayant l’impression que le temps était revenu trois mille ans en arrière, des flots bleus, caressants, des îles et des rochers, des rivages fleuris, dans la lointain la magie du panorama et l’appel du couchant… impossible de rendre cela en paroles. C’était l’humanité européenne qui se souvenait de son berceau et cette pensée emplit mon âme d’un amour filial. C’était le paradis terrestre de l’humanité : les dieux descendaient des cieux et s’apparentaient aux hommes. Oh que les hommes étaient beaux alors ! »
On a bien ici ce mélange d’eau et de terre qui caractérise le décor même de la maison dans laquelle Claudine Jacques travaille et où elle a imaginé l’univers cybernétique de [email protected] ou le vrai voyage de Clara On aura observé aussi que les personnages de ce dernier récit sont des Acis et Galatée en puissance, plus que des Paul et Virginie, autres héros d’une palingénésie insulaire de l’île Maurice de Bernardin de Saint Pierre. Car le monde idyllique du Pacifique cybernétique est habité par une autre sorte de Polyphème…
Jean Perrot, « Littérature de jeunesse émergente : marginale ou centrale au cœur de l’institution? » in (sous la direction de Sonia Faessel), Les littératures émergentes du Pacifique, Paris : In Press, 2004.