DÉCHIRURE

    Joyau du temple bouddhiste Kinkaku-Ji à Kyoto, le Pavillon d’or exprime la sérénité. Les deux étages en pyramide de bois doré inspirent un calme respectueux malgré les touristes qui se pressent à une distance de sécurité pour le mitrailler numériquement. Tout autour, la verdure, disciplinée par des horticulteurs minutieux, forme un écrin paisible. Le lac, sur lequel le Pavillon paraît flotter, est lisse. L’architecture divine s’y reflète en entier avec les cieux, les pins blancs et noirs, les grues en vol. Un miroir sans aucune ride que de grosses carpes aux nageoires silencieuses n’arrivent pas à troubler. Symétrie des frondaisons bien taillées, sentiers pavés de pierres plates arpentés à pas mesurés, aires de sable sculptées par des dessinateurs habiles et légère brise pour faire glisser les ombres fugaces des rares nuages sur les cloisons d’or satiné contribuent à la beauté intrinsèque du lieu. Le vert tendre des feuilles et le jaune ambré du Pavillon prédominent dans une ambiance de recueillement. Toute cette harmonie est prédisposée pour attirer l’œil du peintre. Et celui du photographe.

C’est à ces deux teintes que pense sûrement une touriste qui s’est écartée de son groupe afin de peaufiner quelques beaux cadrages. Grande et la quarantaine svelte, elle est assise en tailleur sur la rive en face du Pavillon. De sa position, elle distingue les deux toits pagode dont les coins s’incurvent vers le ciel. Ils émergent de la végétation et l’édifice semble jaillir indéfiniment de la surface du lac. La femme, une Européenne, a le dos calé contre le bas d’un tronc. On ne voit pas son visage masqué par l’appareil photo et une partie de sa longue chevelure brune. Sa main droite est figée en attente du déclic. Son bras gauche, rigide, soutient l’objectif. Elle patiente devant un de ses compagnons, au loin, incongru dans le cadre du futur cliché. Elle ne veut immortaliser que le Pavillon d’or et les éléments de la nature qui le ceignent. Elle guette le bon instant tout en savourant la fameuse sérénité de l’endroit.

Derrière elle, le paysage où s’entrelacent cèdres, bambous, anémones et rochers, s’anime soudain. Une ondulation déforme l’arrière-plan naturel. Comme si une vague d’air frais soufflait sur cette image bucolique. Une déformation lente en sinusoïde, telle l’illusion de mouvement produite par une toile cinétique de Vasarely. De cette courbure douce, une lame effilée surgit. Un éclair métallique né de nulle part. Sans bruit.

L’acier lui tranche la gorge au moment précis où son doigt appuie sur le déclencheur. Le bruit répétitif de la rafale photographique couvre le gargouillis de sa carotide sectionnée. Le sang gicle en geyser. Un jet vermillon éclabousse le vert alentour. D’un rouge plus incongru que complémentaire. Les deux mains de la femme lâchent l’appareil et se portent à sa gorge pour y interposer une digue dérisoire. L’appareil éclaboussé continue ses prises de vue en tombant dans le lac. Ayant basculé vers l’avant, le corps a encore quelques soubresauts avant de s’immobiliser au ras de l’eau. Une mare de sang auréole rapidement la face plaquée au sol de la victime, puis se mêle en une lente volute dans l’eau du lac. Incrédule, son œil droit fixe la terre qui boit sa vie. La disparition de l’arme a été aussi preste que son apparition. L’ondulation du paysage s’est reproduite en sens inverse. La toile de fond est de nouveau immobile. La sérénité reprend ses droits…